Dimanche 16 mars 2025
Effet drapeau
Je me suis sans doute trop avancé en écrivant, dans un précédent article, que les mesures guerrières annoncées par le Petit Prince allaient nuire à sa popularité. Le bougre a gagné depuis 6 points dans les sondages ! Le fameux effet drapeau, nous dit-on, qui pousse le troupeau apeuré à suivre son berger, ou prétendu tel. Ceci l’amène à 26 ou 27 % d’opinions favorables, ce qui n’est quand même pas faramineux. Plus étonnant encore, d’après une autre enquête, 66 % des Français lui feraient confiance pour gérer l’ensemble des crises qui nous menacent !
On croit rêver. Mais ce qui est étrange, c’est que la même enquête, à la même question, place Marine Le Pen à 65 %. Macron-Le Pen, même combat ? Ou enquête bidon ?
Le péril fasciste, ou l’éternel retour d’un épouvantail
C’est un classique : à chaque grande crise géopolitique, ou presque, ce qui nous tient lieu d’intellectuels en Occident nous ressortent la « peste brune ». Passons rapidement sur le pathétique message de Jacques Attali, assimilant Trump à Hitler. Ce fameux conseiller des princes, de Mitterrand à Macron, est une véritable boussole inversée, à l’instar d’Alain Minc ou de BHL. Ils se sont plantés sur presque tout, et leurs bonnes idées nous ont mis dans la mouise depuis au moins trente ans. À présent que les réalités leur sautent au visage, loin de reconnaître leurs torts, ils surenchérissent dans les amalgames faciles et les anathèmes. L’évolution du Monde leur échappe, ils sont perdus, et pleurnichent en vain.
Il est toutefois une grande figure philosophique, décédée en 2016, que les bien-pensants affolés invoquent tel un prophète extra-lucide. J’ai nommé Umberto Eco, et son concept d’« Ur-fascisme ». En 1997, face à la montée du vote populiste en Italie et en Europe, déjà paresseusement assimilé à un retour de la bête immonde par l’essentiel de la classe médiatique, celui qui s’était rendu célèbre par son remarquable roman d’enquête médiévale, Le Nom de la rose, publia un ouvrage intitulé Comment reconnaître le fascisme (tiré d’un discours de 1995).
Après avoir rappelé ce que fut le fascisme en tant que phénomène historique, Eco présente un curieux concept, celui de l’« Ur-fascisme », ou « fascisme éternel », sorte de monstre reconnaissable à 14 caractéristiques définies par l’auteur. Si l’on ne laisse pas impressionner par le CV du brillant concepteur de la « sémiotique », que l’on dispose d’un peu de culture historique, et que l’on a eu l’expérience du militantisme de gauche « antifasciste » (ce qui est mon cas), on peut se livrer à une analyse intéressante de la doctrine d’Umberto Eco.
Rappelons d’abord que pour lui et bien d’autres, le péril fasciste est devenu un commode croquemitaine, qu’il aurait été dommage de laisser mourir de sa belle mort en 1945. Ce fut bien évidemment la stratégie des communistes pendant la guerre froide, puis de leurs héritiers néo-gauchistes et la cohorte des idiots utiles, dont je fus. Arme de diabolisation par excellence, l’accusation de fascisme est la plus infamante qui soit, même si, historiquement parlant, le vrai fascisme mussolinien (phénomène au demeurant fort complexe et ayant beaucoup évolué de son vivant) fut infiniment moins meurtrier que le communisme et ses avatars. Il permit pendant longtemps d’intimider la droite, en faisant oublier les origines gauchistes du mouvement de Benito Mussolini.
La notion de « fascisme éternel », qui est aussi absurde scientifiquement que le seraient un libéralisme, un socialisme ou un islamisme « éternel», n’est qu’un prétexte à afficher toutes les détestations des gaucho-libéraux. Les 14 points d’Umberto Eco nous aident à mieux comprendre, non la réalité du fascisme, mais l’univers mental de ceux qui prétendent le combattre aujourd’hui.
1) « Le culte de la tradition ». Cela s’appelle le traditionalisme, et cela n’a rien à voir avec le fascisme, qui se voulait révolutionnaire (cf les travaux d’Emilio Gentile, ou de Pierre Milza). On comprend ici que l’idée même de tradition pose problème aux modernes antifas, du moins lorsqu’il s’agit de traditions européennes. L’obsession de la déconstruction apparaît ici en creux.
2) « Le refus du modernisme ». Là encore, rien à voir avec le fascisme historique, qui flattait des tendances telles que le futurisme en peinture, littérature ou architecture. Toute critique de la modernité est donc suspecte pour les antifas ?
3) « L’action pour l’action, sans réflexion » : c’est ce que Philippe Murray appelait le « bougisme », qui est un défaut des plus répandus, à commencer chez les libéraux-libertaires et les révolutionnaires de tout poil.
4) « Il refuse l’esprit critique ». Défaut là encore très commun, facho ou pas facho. En général, peu de gens ou d’institutions aiment être critiqués. Quant à la suite du même point, « pour lui, tout désaccord est une trahison », il suffit de voir aujourd’hui comment sont traités ceux qui ont des doutes sur la politique de notre gouvernement.
5) « Il est raciste par nature par son rejet de la différence ». Grosse embrouille entre le rejet de l’Autre, ou la méfiance envers l’étranger, qui est une constante de toutes les sociétés (la xénophobie) constatée par Lévy-Strauss, et le racisme. Lui aussi très répandu, mais ne reposant pas sur les mêmes mécanismes. Mais l’antifa ne s’embarrasse pas de nuances, même si, dans la vie réelle, il ne laisserait pas n’importe qui entrer chez lui et préfère fréquenter des gens qui lui ressemblent.
6) « Il s’adresse aux classes moyennes frustrées » : oui, et alors ? Cela s’appelle faire de la politique. On voit ici tout le mépris des élites occidentales envers les déclassés d’un système à la dérive.
7) « Il utilise le nationalisme ». Oh, le vilain gros mot ! L’antifa, lui, est internationaliste. Il n’accepte le nationalisme que s’il est exotique. Ukrainien ou palestinien, par exemple.
8) « Les nationaux doivent se sentir humiliés par la richesse et la force de leurs ennemis ». Ben oui, si on a un peu de dignité. C’est grave, docteur ?
9) « La vie est une guerre permanente ». Si vis pacem, para bellum, disait le Grand Jules. Un salaud de fasciste, lui aussi ? Ou un chef digne de ce nom ? Macron est donc un sale fasciste, avec sa guerre contre le changement climatique, le covid ou le péril russe.
10) « Il prêche pour un élitisme populaire ». C’est pas bien non plus ? Il est vrai que le bon peuple doit rester ce qu’il est, bien con et facile à mener par une oligarchie qui sait placer ses propres rejetons.
11) « Chacun est éduqué pour devenir un héros ». Quelle horreur ! C’est aux antipodes de notre culte victimaire, il est vrai. Vivre et penser comme des moutons, voilà l’avenir radieux du citoyen mondialisé. Celui-ci doit rester à sa place, se laisser tondre ou égorger.
12) « Machisme et mépris pour les minorités sexuelles ». La majorité des civilisations du monde sont donc fascistes, à commencer le monde arabo-islamique.
13) « Le populisme qualitatif » : c’est assez fumeux, mais ça veut dire en fait que le peuple compte plus que l’individu, et que l’ur-fascisme veut supprimer le parlement. Le libéral Boris Eltsine, qui fit tirer au canon sur les députés russes en désaccord avec sa thérapie de choc dictée par les Chicago Boys en 1993, était donc un « ur-fasciste ». Vieux débat entre Etat de droit et souveraineté populaire. Curieusement, aucun mouvement populiste européen ou américain n’a dans son programme la suppression du parlement. Encore faut-il que celui-ci ait encore un vrai pouvoir.
14) « Il parle la novlangue en appauvrissant le vocabulaire » : alors que l’antifasciste, lui, parle une langue très riche, c’est bien connu. Il suffit de voir le niveau des nos élites actuelles pour s’en convaincre. Blague à part, ce qui distingue un intellectuel de gauche, c’est l’usage d’un jargon confus, truffé de circonlocutions destinés à éviter les nombreux écueils de la mal-pensance (les confrères sont vigilants et prompts à dénoncer les dérapages), avec si possible une bonne dose d’écriture inclusive pour montrer qu’on est du bon côté de l’Histoire. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » n’est pas la devise des bien-pensants d’aujourd’hui, qui s’effraient de la baisse d’un niveau général en grande partie imputable aux réformes éducatives qu’ils ont menées depuis 1968.
Bref, ces 14 points constituent un inventaire confus, qui ne peut convaincre que les adeptes d’un monde déconstruit, peuplé d’hommes-soja sans racines. En fait de fascisme, c’est toute forme de conservatisme ou de valeur traditionnelle qui est dans le collimateur des prétendus « résistants », eux-mêmes adeptes d’un totalitarisme mou.