dimanche 31 août 2008

Jasmin étoilé


TRACHELOSPERMUM JASMINOIDES ou JASMIN ETOILE
feuilles persistantes magnifiques au beau vert sombre brillant, les tiges sont volubiles et nécessitent un support (treille), fleurs abondantes blanc crème, parfum subtile et odorant en juin -juillet : hauteur : peut atteindre 8 à 9 mètres, rustique jusqu'à - 12°/-15°
Celui-ci a un peu plus de 6 ans, des tiges de plus de 3 mètres et est exposé plein nord, oui, oui !!!

hasta la vista pais basco !

et oui, là-bas, même si le soleil n'est pas toujours au rendez-vous, c'est beau, c'est bien, on y mange ... on y danse ... on y fait des bébés (Alex et Marianne bravo !), on se promène ... on se repose ... ahhh les vacances au pays !!!
allez, debout les crabes, ce n'est pas la mer qui monte, c'est l'heure de la rentrée qui sonne, bouhhhhhh .........

Fantômarx chapitre 3

Victime de la mode

Extrait de l’article de Jean-Marie Fondar, dans Le Beaumarchais du jeudi 2 octobre :
« Un spectre hante l’Europe, et il s’appelle Fantômarx. L’assassinat de Gustave-Anatole Teillère, président de l’UEE (Union des Entrepreneurs d’Europe), enlevé en plein Londres par de faux « bobbies » sous l’œil indifférent de plusieurs caméras de surveillance, prouve que notre pays n’est pas le seul visé par ce criminel.
« Le malheureux, retrouvé hier pendu sous Tower Bridge, a donc connu le sort infâmant de Norbert Pita, et rejoint dans la mort Florence Parigot, à laquelle il avait cédé son fauteuil de président de l’UEDF en 2006. Si de nombreux déséquilibrés se sont disputés l’honneur macabre de revendiquer le crime, Fantômarx lui-même n’a pas manqué de le signer, et d’inonder à nouveau, en toute impunité, le réseau Internet de ses discours anticapitalistes.
« Et où en est l’enquête, qui mobilise paraît-il nos plus fins limiers et nos techniques les plus avancées ? Faustine Morteil, directrice centrale de la Police judiciaire, affirme que plusieurs pistes intéressantes sont suivies, et que la coopération de nos partenaires britanniques est aussi active qu’efficace, dans le cadre d’Europol. Nous ne doutons certes pas de sa parole, ni du professionnalisme des agents chargés de l’enquête, mais force est de constater qu’un assassin, se réclamant d’une idéologie d’un autre âge, en est à son cinquième meurtre de personnalité en à peine un mois, et qu’il court toujours…Et quid de la disparition mystérieuse de Sabrina Monucci, la « bellissima », qui fréquentait depuis peu Norbert Pita ? D’après le concierge de l’hôtel particulier où résidait ce dernier, c’est elle qui aurait fait entrer les faux déménageurs qui l’ont assailli et anesthésié à l’aide d’un pistolet à fléchette hypodermique. Faut-il la ranger parmi les victimes, ou les complices du Monstre au masque rouge ?
« En tout état de cause, la « Fantômarx mania » qui sévit maintenant sur le Net, où l’on vend déjà des masques, des tee-shirts et autres babioles à l’effigie du criminel, où des sites à sa gloire se multiplient, sont symptomatiques de la déliquescence morale qui ronge notre société… »

*

Farida Cherki, Ministre de la Justice, aurait pu être jolie sans ses dents trop longues, et surtout sans cette lueur agressive qui enflammait en permanence ses yeux noirs comme des olives. Elle portait en elle une flamme inextinguible de hargne et d’ambition, qui lui avait desséché l’âme et le corps. Issue d’une modeste famille tunisienne, Farida était parvenue au poste prestigieux de Gardes des Sceaux par un mélange d’obstination et d’absence totale de scrupules qui l’avait faite remarquer du nouveau président Lucas Zarkos. Sensible à ces « qualités » dont il était lui-même abondamment pourvu, le Chef de l’Etat avait tenu à faire de cette femme le symbole d’une intégration réussie.
Ce matin-là, elle recevait au Ministère, 13 place Vendôme, un employé de chez Christophe Rodi, le grand couturier dont elle était devenue l’égérie politique depuis la victoire de Lucas Zarkos.
-Celle-ci vous très bien, Madame la Ministre…
Farida adoptait diverses poses dans une robe fuschia, assez courte, qui mettait en valeur ses jambes fines gainées de bas résilles de la même couleur. Elle faisait claquer les talons de ses escarpins sur le plancher impeccablement ciré, dans une sorte de valse féminine et solitaire dont seuls son grand miroir et l’employé de Rodi étaient les témoins.
Ce n’était pas là sa première séance d’essayage, qu’il s’agisse de vêtements ou de bijoux. Depuis son arrivée place Vendôme, le budget « représentation » du Ministère de la Justice avait littéralement explosé. Elle connaissait bien l’homme qui lui prodiguait avis et conseils esthétiques, et avait exigé que ce soit toujours lui qui s’occupe de sa précieuse personne. Michel était beau garçon, grand, avec une belle voix douce et des manières suffisamment efféminées pour la mettre en confiance.
Ce jour-là, Farida le trouvait plus viril que d’habitude : un timbre de voix plus grave, légèrement métallique, un regard plus dur et volontaire, des gestes moins souples quoique toujours précis. Cela ne la dérangeait pas, au fond, d’autant qu’il paraissait vraiment attentif à sa personne. La Ministre de la Justice adorait séduire.
-Vous êtes sûr ? minauda-t-elle. Je reçois la presse dans quelques instants, il faut que je me décide…ça ne fait pas un peu…vulgaire ?
-Pas du tout, Madame la Ministre. Très sexy, mais pas vulgaire. Avouez que cela dynamite l’image désuète que l’on se fait d’ordinaire de votre fonction.
-Mmoui…vous avez raison ! Je garde celle-là…Je me sens très bien dedans.
-J’en étais certain, Madame la Ministre. Plus vous la porterez, mieux vous vous sentirez. C’est un cadeau de la maison, bien sûr !

*

Une demi-heure plus tard, trois personnes attendaient d’être reçues dans l’antichambre de la Garde des Sceaux. La blonde Mylène de Castelbougeac, de Paris Challenge, la brune Bérénice Joly-Montagne, journaliste à Belle d’Aujourd’hui, et le photographe hyper tendance Paul-Jean Tiégault, le poil toujours aussi ras que peroxydé.
Un huissier à la mine sinistre ouvrit la porte de communication :
-Madame la Ministre prie M. Tiégault d’entrer. Nous commencerons par les photos, puis nous passerons à l’interview proprement dite…
Restées seules, les deux journalistes, par ailleurs bonnes copines, se sentirent plus à l’aise pour parler. Bérénice en particulier semblait en veine de confidences.
-Tu crois qu’il y a des micros, ici ? chuchota-t-elle.
-Il y en a partout, ma pauvre ! répondit Mylène d’un air faussement inquiet. Pourquoi ?
-Oh, il faut que j’en parle à quelqu’un…Tu me promets de la garder pour toi ?
-Si tu me promets l’exclu quand tu voudras le faire savoir, c’est d’accord.
-Tope là !
Elles firent claquer leurs mains fines et impeccablement soignées. Bérénice prit une inspiration profonde, en plissant ses lèvres pulpeuses, avant de lancer, à voix basse et dans un souffle :
-J’ai un nouvel amant.
Mylène prit l’air blasé :
-Encore ? Est-ce le type que j’ai entrevu à Bordilly, le jour où…
-Non, la coupa Bérénice, un peu agacée. Si tu parles du chauffeur de Jean-Loup, c’est de l’histoire ancienne…
Depuis trois ans, Bérénice Joly-Montagne, ex-présentatrice vedette du journal de 20h de la deuxième chaîne, était l’épouse de Jean-Loup Borlouis, ex-Ministre des Affaires sociales passé depuis à l’Environnement. Elle avait quitté les petites lucarnes pour ne pas faire trop jaser sur les liaisons dangereuses entre médias et politique, et s’ennuyait ferme dans son nouveau double job : journaliste dans un magazine de chiffons, et femme d’un alcoolo notoire réduit à jouer les utilités à un poste fantoche.
-Je te parle de quelque chose de sérieux, poursuivit-elle. Mais problématique…
-Alors, qui donc ?
-Laurent Carrel.
-L’acteur ? L’ex de Sabrina Monucci ?
-Oui.
-Je croyais qu’il était inconsolable d’avoir été plaqué par sa femme, et encore plus malheureux de sa disparition ! Il est vraiment des chagrins aussi intenses que provisoires. Comment vous êtes-vous rencontrés ? Si ce n’est pas indiscret, bien sûr…

*

Paul-Jean Tiégault commençait à se sentir mal à l’aise. Il avait l’habitude des stars, des mannequins vedettes aux caprices proportionnels à leur notoriété, mais là…La Garde des Sceaux battait des records. Elle ne tenait pas en place, contestait en permanence les choix de ses poses et imposait les siennes, de plus en plus langoureuses. Et cette robe ! C’était franchement limite…Lorsqu’elle s’allongea sur son bureau, jambes repliées, buste en avant, avec un stylo entre les lèvres, il ne put se contenir davantage :
-Madame la Ministre, je n’ai rien contre un peu de décontraction, mais là…
-Mais là quoi ? Je ne suis pas assez séduisante ?
Elle se redressa, les yeux étincelants comme des poignards. Il remarqua la fine pellicule de sueur qui faisait briller son front, et les frémissements incontrôlables qui parcouraient son corps mince.
-Je ne te plais pas, c’est ça ? Mais vu tes mœurs, ça ne m’étonne pas ! Je ne plais qu’aux mecs, moi, aux vrais !
Tiégault blêmit. Il commença aussitôt à ranger son matériel.
-Madame, je n’aime pas le ton que vous employez. Nous allons mettre un terme à ceci, et si je puis me permettre…
-Tu ne te permets rien du tout, la tarlouze ! Barre-toi, avec ton matos de merde ! J’ai du boulot, moi !
*

Dans l’antichambre, les deux jeunes femmes entendirent des éclats de voix qui interrompirent net leur conversation pourtant passionnante. Lorsque l’huissier interloqué s’effaça devant le photographe, celui-ci franchit la porte en coup de vent :
-Faites gaffe à vous les filles, fit-il, écarlate. Elle est en forme aujourd’hui !
-Faites entrer les deux nanas ! cria Farida Cherki dans son dos. J’ai assez perdu mon temps avec ce pédé !
Mylène et Bérénice restèrent interdites devant un huissier de plus en plus décontenancé.
-Peut-être conviendrait-il de reporter notre interview, commença timidement Bérénice.
Farida elle-même surgit soudain dans l’encadrement de la double porte à dorures, bousculant l’huissier.
-Alors, le pingouin, t’as pas entendu ? Faut que je fasse tout moi-même, ici ! Allez les filles, c’est par ici qu’on s’amuse !
Elle le poussa littéralement dehors, avant d’entraîner les journalistes à sa suite et de claquer la porte derrière elles.
-Et qu’on ne me dérange pas ! hurla-t-elle.
Les deux jeunes femmes se crurent plongées dans un rêve absurde. Etait-ce vraiment la Garde des Sceaux, l’un des plus hauts personnages de l’Etat, qui les recevait dans cette tenue de poupée Barbie, avec des gestes et des propos aussi vulgaires ? Mylène était très mal à l’aise, et constata avec inquiétude la pâleur maladive de Farida Cherki. Il y avait quelque chose d’anormal, pour sûr, dans son regard exalté.
-Asseyez-vous ! ordonna la Ministre en leur désignant deux fauteuils Empire.
Quand elles se furent exécutées, au comble de la gêne, Farida Cherki vint s’asseoir sur son bureau en acajou, face aux deux journalistes. Elle balançait ses jambes comme une gamine, affichant un sourire bizarre.
-Bon, alors…c’est quoi vos questions ?
Mylène s’efforçait de garder un ton posé, mais sa voix tremblait légèrement :
-Nous vous les avons envoyées il y a trois jours, Madame…
-Madame la Ministre !
-Heu oui, pardon…
-Je n’ai pas eu le temps de m’en occuper. J’ai du boulot, moi ! Alors, rappelez-moi le topo, qu’on en finisse !
Mylène et Bérénice échangèrent un regard désemparé. Fallait-il vraiment continuer, ou partir en courant ? Elles commençaient à comprendre pourquoi tant de collaborateurs de Farida Cherki avaient claqué la porte du ministère depuis son entrée en fonction, l’année précédente. Elles n’auraient jamais cru que c’en était à ce point-là.
-Eh bien, commença timidement Bérénice, nous pensions nous entretenir avec vous de vos réformes, notamment de la carte judiciaire, mais aussi de vos goûts et de vos passions en tant que femme, enfin, vous voyez…
Farida se radoucit soudain, et secoua ses cheveux noirs coupés au carré comme un animal qui s’ébroue :
-Oh, oui ! Mes goûts, mes passions ! Ça c’est intéressant ! Allez-y, les filles, lancez vos magnétos. Et pas de « off » entre nous, hein ?
Elle pouffa de rire telle une gosse. Les deux journalistes mirent en route leurs appareils. « On tient le scoop du mois, ou le désastre politique de l’année, songea Mylène. A moins que cela ne soit la fin de notre carrière ! »
-Vu le thème choisi par Madame la Ministre, je te suggère de commencer, dit-elle lâchement à sa collègue. Cela relève davantage des attentes de ton journal…
-Merci, grimaça Bérénice avant de s’éclaircir la voix. Bon, eh bien…Madame la Ministre, le poste que vous occupez vous laisse-t-il un peu de temps pour vos loisirs, votre famille ? On vous dit entièrement absorbée par votre tâche.
-C’est vrai ! s’exclama Farida Cherki. Depuis que je suis place Vendôme, je n’ai plus une minute à moi. Je ne m’appartiens plus.
« C’est bien ce qui me semblait », pensa Mylène avec ironie.
-Je ne vis que pour ma tâche, celle pour laquelle il m’a désignée…
Elle releva la tête, légèrement penchée de côté, les yeux dans le vague.
-Vous voulez parler du Président de la République, je suppose ?
-Mais non, du Pape ! Je parle de Lucas, bien sûr. C’est grâce à lui que je suis là. Nous sommes pareils, lui et moi. Partis de rien, arrivés tout en haut…
-Si je puis me permettre, coupa Mylène, votre parcours a été plus difficile que le sien.
-Pourquoi ? Parce que je suis d’origine maghrébine, avec des parents illettrés, et toute une smala de frères et sœurs ? Y en a marre de ce misérabilisme !
-Heu…ce n’est pas ce que je voulais dire…
-Alors ne dites rien ! On parlait de quoi, déjà ?
Bérénice se râcla la gorge :
-Hum…nous parlions…vous évoquiez vos liens avec le Président…
-Oh, oui, lâcha la Ministre dans un souffle. Lucas. Je l’appelle ainsi. Son ex-femme et moi nous étions super copines. Deux sœurs. Pas comme cette traînée, là…cette ritale…
Mylène et Bérénice faillirent s’en étrangler :
-Carola Biondi ?
-Oui, cette salope qui se prend pour une chanteuse ! Quand je pense que Lucas m’a refilé son CD pour que je l’écoute pendant mes vacances. A la poubelle, oui !
Ses yeux étincelaient d’une rage meurtrière.
-Vous savez ce qu’elle m’a fait, cette pute ? Après son arrivée à l’Elysée, elle a tenu à me montrer leur lit, dans les appartements présidentiels, et elle m’a dit : « tu aimerais y avoir été, n’est-ce pas ? »
-Eh bien, je…
-Car elle sait que je l’aime. C’est fou comme je l’aime…c’est beau comme je l’aime !
Mylène prit son courage à deux mains. Laissant tourner l’enregistreur, elle osa :
-Madame, il nous semble nécessaire d’interrompre cet entretien. Vous ne semblez pas dans votre état normal, vous avez besoin de repos. Nous vous promettons de ne rien diffuser de tout ceci sans votre…
Farida Cherki se releva d’un bond, comme électrisée :
-Rien à foutre de tes conseils, la blondasse ! C’est moi qui commande ici ! J’ai fait fermer plein de tribunaux dans toute la France, moi ! J’ai fait voter plein de lois, moi ! Je te fais jeter en taule si tu m’emmerdes !
Mylène en resta pétrifiée. Bérénice vint à la rescousse en se levant à son tour :
-Madame la Ministre, vos propos sont inacceptables, et nous allons…
-Tu vas faire quoi, la grognasse ? Va donc te faire baiser par le chauffeur de ton alcoolo de mari !
La jolie brune s’empourpra, et Mylène crut un instant que sa copine allait gifler la Ministre. Elle la prit par le bras :
-Viens, Bérénice. On s’en va…
Farida balaya d’un revers furieux les objets présents sur son bureau :
-Personne ne s’en va, les pétasses ! On fait l’interview !
La porte dorée s’ouvrit sur l’huissier, accompagné de deux hommes en uniforme et d’un autre en civil portant une petite mallette. Un quatrième larron en costume-cravate s’ajouta au groupe. Le directeur de cabinet de Farida Cherki.
-Madame la Ministre, il faut vous calmer. Je vous ai entendu crier depuis l’autre bout du couloir. J’ai pris la liberté de faire venir le médecin, afin de…
Les yeux hors de la tête, Farida Cherki bondit littéralement de derrière son bureau en brandissant son stylo comme un poignard. Les deux journalistes s’écartèrent au dernier moment, laissant aux deux gardes le soin de maîtriser la furie. Quelques minutes plus tard, en sueur, le visage couvert de griffures er d’ecchymoses, les policiers et le médecin avaient réussi à plaquer la Ministre sur un canapé en cuir et à lui injecter un calmant. Elle semblait épuisée, et plus ou moins assoupie.
Le directeur de cabinet, bouleversé, s’épongea le front :
-Bon Dieu, qu’est-ce que ça veut dire ? Elle a toujours été caractérielle, mais là, c’est de la démence ! Quand Tiégault est venu m’avertir, je n’arrivais pas à y croire. Il va sans dire, mesdames les journalistes, que le gouvernement compte sur votre discrétion…
-Cela va de soi, Monsieur, fit Mylène, soulagée de la fin du cauchemar. Mais comment expliquer cela ?
Le téléphone tombé du bureau ministériel se mit à sonner. Le chef de Cabinet ramassa l’appareil et porta le combiné à son oreille :
-Madame la Ministre est indisponible. Si c’est urgent, veuillez…
-Elle a fait sa crise, n’est-ce pas ? susurra une voix grave et métallique.
Le dir’cab pâlit :
-Co…comment le savez-vous ? Qui est à l’appareil ?
-Je vous conseille de la faire interner d’urgence. Elle est devenue dangereuse. Quoique, finalement moins que lorsqu’elle était en exercice ! [petit rire inquiétant] Elle qui voulait faire juger les fous, quand on y pense…Au fait, deux choses à savoir : que personne ne s’amuse à essayer la belle robe de madame la Ministre. Faites-la analyser, cela occupera vos laborantins de la police. D’autre part, vous trouverez le vrai livreur de Christophe Rodi endormi dans le coffre d’une BMW rouge, garée dans le parking souterrain le plus proche de la place Vendôme, niveau 1, emplacement 36.
-Mais qui êtes-vous, bon sang ?
-Ne faites pas l’idiot : Fantômarx, bien sûr ! » Il y eut l’inévitable rire sardonique, et l’homme raccrocha.
Le haut-parleur étant resté branché par inadvertance, toutes les personnes présentes avaient suivi la conversation, dont la fin fut suivie d’un silence de mort.

*

Une sorte d’été indien inhabituel plombait l’après-midi, et ajoutait à la lourde ambiance de la réunion exceptionnelle organisée à l’Elysée, dans le bureau du Président de la République.
Lucas Zarkos avait convoqué, en sus de son directeur de cabinet Fernand Crémont, ses conseillers les plus proches, Charles Guéhaut et Henri Nagant. Faustine Morteil, de la PJ, et Samuel Barcino, patron de la DCRI, étaient présents. Personne d’autre. Comme d’habitude, le président mettait sur la touche son Premier Ministre et court-circuitait Estelle Dubin-Marie, chargée de l’Intérieur.
-Ce sont des nuls, et je ne leur fais pas confiance pour une affaire aussi grave, expliqua sèchement le petit brun, plus nerveux que jamais, à la directrice de la PJ. Comment se porte madame Cherki ?
-Elle est toujours en observation au Val-de-Grâce, mais les médecins ne constatent aucune amélioration significative. Quand les calmants cessent leur effet, elle retombe dans cet état d’agitation violente que nous vous avons signalé. Il faudra certainement l’interner dans un établissement spécialisé.
-Sa famille ?
-Nous lui avons dit qu’elle a été victime d’un empoisonnement, sans beaucoup plus de détails. L’analyse des tissus de la robe a révélé la présence d’une toxine d’origine végétale tirée d’une plante africaine très rare. Elle attaque par imprégnation au contact de la peau et agit sur le cerveau en détruisant les facteurs d’inhibition.
Zarkos soupira, et baissa la tête.
-Le salopard. Car on ne peut pas douter que c’est « lui », n’est-ce pas ?
-Revendication rapide, mode opératoire diabolique avec substitution d’identité parfaite. Tous ceux qui connaissaient ce Michel, chez Rodi ou place Vendôme, s’y sont laissé prendre.
Samuel Barcino, un petit gros d’allure faussement joviale, intervint :
-Pour l’instant, Fantômarx n’a pas annoncé son forfait dans les médias, ce qui nous change un peu. Mais cette fois, il vous a contacté directement, M. le Président…
Ce dernier saisit un fax qui traînait sur son bureau :
-Ouais, parlons-en ! Il s’engage à ne rien dire et à suspendre ses attaques si je m’engage à appliquer un autre programme de gouvernement ! Du délire : quitter l’OTAN, retirer nos troupes d’Afghanistan, renationaliser les secteurs-clés de l’économie, renoncer à notre politique fiscale favorable aux grandes fortunes, et sortir de l’Union européenne si celle-ci n’abandonne pas ses règles « ultralibérales » !
-Il nous donne jusqu’à ce soir Minuit pour annoncer à la Nation ce virage sur l’aile, ajouta Fernand Crémont.
-Quelle audace ! s’exclama Henri Nagant, sans que l’on puisse distinguer à coup sûr ce qui l’emportait chez lui, entre l’indignation et l’admiration.
-Et toujours aucune piste sérieuse, bien sûr ? grommela le Président en se tournant vers Morteil et Barcino.
-Nous nous heurtons chaque fois à un manque total d’indices utiles, répondit ce dernier. Ce type prend toutes les précautions, brouille les cartes en permanence. A moins qu’il ne fasse une grossière erreur, notre seule chance sérieuse reste une dénonciation, une trahison d’un de ses complices. Et il doit en avoir pas mal, pour lancer de telles opérations. Nos collègues d’Interpol et d’Europol nous ont signalé une recrudescence des piratages informatiques visant les grandes entreprises, et notamment les sociétés financières. Des fonds considérables ont été détournés depuis quelques mois, dans le Monde entier, ce qui aggrave encore la crise économique. Par contre, certains partis politiques et syndicats d’extrême-gauche, diverses associations contestataires, ont reçu des donations exceptionnelles de mystérieux bienfaiteurs…
-Et ça, c’est encore lui ? grinça le Président.
-Nous avons tout lieu de le craindre, répondit Barcino.
-En attendant, dit Charles Guéhaut, cela fait fuir les investisseurs des marchés européens. Le fait que vous présidiez l’Union européenne jusqu’au 31 décembre prochain explique sans doute que Fantômarx ait concentré ses attaques contre la France. Le problème, c’est qu’il s’en prend à ceux qu’il appelle les « puissants », et cela risque de le rendre populaire. La mort de Norbert Pita n’a fait pleurer personne en dehors de sa famille proche. En clair, nous aurons du mal à mobiliser l’opinion pour défendre les grosses fortunes, ou les hauts dirigeants de ce pays et d’une UE toujours plus impopulaires. Après avoir remonté un peu à la faveur de la crise géorgienne, votre cote retombe dans les sondages. En cas d’élections présidentielles anticipées, de plus en plus de sondés répondent spontanément qu’ils voteraient Fantômarx !
Zarkos bondit, et son épaule droite eut un mouvement convulsif :
-C’est une blague, ou quoi ?
-Cela rappelle l’effet Coluche, en 1981, commenta Henri Nagant. Un vote protestataire et iconoclaste.
-Ouais, mais là, on a pas affaire à un comique ! C’est un meurtrier !
-Justement, M. le Président, j’allais y venir : vous devez contre-attaquer, réoccuper le champ médiatique…Ce Fantômarx a réussi à devenir une vedette. Il faut dégonfler la baudruche !
-Et comment ?
-Parlez ce soir sur les trois premières chaînes, en léger différé pour éviter les incidents. Dites la vérité aux Français sur ce qui s’est passé avec madame Cherki, insistez sur les conséquences désastreuses des menées de Fantômarx sur l’investissement et l’emploi en France et en Europe. Affirmez que vous ne cèderez pas à son chantage terroriste…montrez vous offensif ! Vous incarnez la démocratie !
Au fur et à mesure de ces propos virils, on vit le Président se regonfler au physique comme au moral. La guerre de mouvement, c’était son truc. Aux flics de continuer leur travail de fourmis et de traquer le Monstre. A lui de montrer aux Français qui était le chef.

*

A vingt heures, ce soir là, des millions de téléspectateurs s’apprêtaient à regarder l’intervention du Chef de l’Etat. FT1, chaîne privée de son grand ami Maurice Gouybes, n’avait rien à lui refuser, pas plus que les deux chaînes publiques dont le patron était nommé par l’Elysée. Lucas Zarkos apparut comme à l’accoutumée dans le salon des conférences de presse du palais présidentiel, sur fond de baie vitrée donnant sur les jardins.
« M. Fantômarx, vous avez beau avoir cent visages, vous n’aurez jamais qu’une seule tête…et elle finira par tomber ! »
Le ton fut martial, les termes bien choisis, et les secousses corporelles contenues. Du grand art…Dont les millions de gens ne virent rien. Alors que sur leurs écrans de contrôle, les techniciens ne constataient rien d’autre que ce qui avait été enregistré quelques minutes auparavant, un tout autre spectacle se déroulait sur les téléviseurs du bon peuple.

Si le décor et l’orateur étaient apparemment les mêmes, l’attitude et le propos présidentiels différaient fortement de la version prévue. Zarkos gesticulait comme un pantin, totalement dominé par ses tics habituels qui faisaient le régal des humoristes. A ce spectacle grotesque s’ajoutait un discours quelque peu surprenant :
« Je vais vous dire une chose, car il faut dire la vérité aux Français ! Il y a eu dans ce pays suffisamment de cons pour croire à mes bobards et voter pour moi l’an dernier. Vous payez maintenant l’addition, pendant que je prends mon pied avec mes copains pleins de tunes. Malheureusement, cet enfoiré de Fantômarx vient troubler mon bonheur. Il bute tous mes amis, le salaud. Et il a rendu foldingue cette pauvre Farida, parce qu’elle avait arrangé le coup avec la Justice dans l’affaire opposant Pita à la Société de Crédit du Rhône ! C’est tout de même extraordinaire qu’on ne puisse plus magouiller tranquillement dans ce pays ! Alors qu’est-ce que je peux faire, qu’est-ce que je dois faire ? Eh bien, vous offrir un grand moment de télévision : envoyez le bouzin ! »
S’ensuivit aussitôt une séquence extraite du Gendarme à New York, où les pitres de Saint-Tropez s’essayaient à une mauvaise parodie de West Side Story. Les visages des acteurs avaient été modifiés informatiquement, pour leur donner les traits du Chef de l’Etat (dans le rôle de Cruchot) et de certains de ses ministres.
La plaisanterie dura cinq bonnes minutes, avant que l’alerte ne soit donnée sur les trois chaînes, et que des techniciens ne découvrent la supercherie : une cassette avait été glissée dans le réseau, et diffusée à la place du véritable enregistrement qui ne se déroulait qu’en circuit fermé dans les studios et à l’Elysée.
Dans la foulée, Fantômarx réapparut sur le Net et revendiqua la bonne blague, avant de conclure par un sinistre avertissement :
« J’ai offert à M. Zarkos un moyen raisonnable de mettre un terme à cette agitation. Il l’a refusé…tant pis pour lui et ses amis. Le combat continue. Fantômarx vous souhaite bonne nuit, et vous dit à bientôt ! »

A suivre…

jeudi 28 août 2008

Tout va très bien Madame la Marquise

Souvenez vous…c’était une chanson à succès des années trente. C’est aussi le refrain de notre gouvernement. Alors, réjouissons-nous avec lui :
-il n’y a pas de « récession » économique, et c’est grâce aux mesures prises depuis un an que la France échappera à la crise qui secoue la planète.
-il n’y a plus de délinquance en France. Juste quelques tueurs en série vite démasqués grâce à notre police plus efficace que jamais.
-notre système éducatif se porte à merveille, et fournira bientôt des cohortes de brillants licenciés dans tous les domaines.
-l’Union européenne et le marché mondial nous apportent chaque jour emplois, bonheur et prospérité.
-nous menons, avec nos alliés de l’OTAN, une lutte courageuse en Afghanistan pour la Paix, la Liberté et le Bon droit. Cette stratégie est évidemment couronnée de succès, malgré quelques pertes inévitables.
Ben alors, elle est pas belle la vie ?

Le massacre de Maillé au service de la guerre en Afghanistan, fallait oser !

Le 25 août 1944, le village de Maillé (Indre et Loire), fut le théâtre d’un massacre perpétré par les troupes nazies. Il aura fallu 64 ans pour que le reste du pays en entende parler. Pour réparer l’oubli, notre nabot national s’est rendu sur les lieux…pas de bol pour les autorités du village, les martyrs de Maillé vont être suppliciés une deuxième fois.
Car quand Sarko se pique de faire de l’Histoire, c’est toujours à tort et à travers (voir Guy Môquet, l’an dernier). Dans son laïus, le président a osé l’impensable : dresser un parallèle entre le massacre de civils désarmés, par des troupes d’occupation étrangères, et la mort récente de dix de nos soldats en Afghanistan, tous des militaires professionnels en mission dans un pays lointain –contre des guerriers du cru, faut-il le préciser.
Personne, évidemment, n’a bronché devant une telle énormité, insultante pour la mémoire des victimes, quelle qu’elles soient. Pendant que nous « commémorons » de la sorte, les bombes et les balles de l’OTAN tuent chaque jour de nombreux civils afghans, dans une guerre absurde qui n’empêchera en rien des jihadistes de tout poil de se faire exploser sur les Champs-Elysées ou à Romorantin. En Afghanistan, nul besoin de lourdes cérémonies ou de « concours de la Résistance » pour éveiller les esprits. Là-bas, on ne pleurniche pas rétrospectivement. On vit dans la précarité, la peur, et on apprend très tôt à haïr et à se battre. Là-bas, on a découragé la Grande-Bretagne, première puissance mondiale, au XIXe siècle. Là-bas, on a épuisé au XXe siècle l’armée soviétique, la plus grande armée du Monde.
Là-bas, on se fout des rodomontades du nabot français.
Là-bas, le pire ennemi des Afghans, Talibans ou non, ce n’est pas l’OTAN, mais les Afghans eux-mêmes.
La sagesse commande de les laisser se démerder tout seuls.
La décence exige de laisser les victimes de Maillé dormir en paix.
Mais notre Grand Leader sait-il ce que signifient « sagesse » et « bon sens » ?

Fantômarx chapitre 2

Chapitre 2 : Ça déménage…Norbert s’en étrangle.

Le réveil musical affichait huit heures, ce mercredi matin, quand Jean-Marie Fondar s’arracha des brumes du sommeil. Par la baie vitrée (du verre « intelligent » Saint-Copain, à opacification variable), un jour grisâtre envahissait l’appartement à la déco des plus zen. A côté du jeune homme, une magnifique jeune femme étira ses longs bras noirs en baillant. Comme elle s’était assise, la posture faisait saillir ses seins incroyablement pointus. Lorsque Jean-Marie avait dégrafé son soutien-gorge, la veille, ils avaient jailli comme deux diables de leur boîte.
-Mmmh, fit-elle. J’ai une réunion au Quai ce matin…faut que je file.
-On se revoit ce soir ?
-Je ne pense pas. Joël revient cet après-midi de Géorgie, sauf contrordre. Je te rappelle, de toute façon…
Elle lui fit un gentil bisou sur la joue, avant de se diriger vers la salle de bain. En la voyant onduler de la croupe, qu’elle avait superbement rebondie, le journaliste eut une érection. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir fait cracher l’aspic au cours des dernières heures. Comme Secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme, Amara N’Diaye ne servait pas à grand chose, mais la donzelle s’y entendait à faire tenir les hommes bien droit !
Ils s’étaient rencontrés une semaine plus tôt, et c’était leur première partie de jambes en l’air. La mission extraordinaire de Joël Mézy, haut fonctionnaire du Quai d’Orsay envoyé dans le Caucase, avait eu au moins le résultat concret d’ajouter une paire de cornes à la diplomatie française.
Après avoir enfilé son caleçon et admiré sa silhouette dans un miroir en pied (épaules musclées, tablettes de chocolat, biceps et mollets bien dessinés…pas mal, le mec), Jean-Marie alluma son grand écran plasma et mit CTI, la Chaîne tout infos. La présentatrice évoquait bien évidemment l’affaire « Fantômarx », tandis que d’autres nouvelles jugées secondaires défilaient dans une bande au bas de l’écran : faillites, chômage et licenciements (en hausse), catastrophes naturelles et crashes d’avions (en hausse aussi), pouvoir d’achat, CAC 40, Dow Jones, Nikei, moral des ménages et popularité du gouvernement (en baisse), tensions politiques un peu partout…la routine de ce Monde merveilleux du début du XXIe siècle.
« La progression de l’enquête permet aujourd’hui de reconstituer le mode opératoire de l’assassin, ou plutôt des assassins, de Florence Parigot et de ses adjoints. Tout a commencé il y a dix jours, lorsque un groupe d’hommes armés et cagoulés a fait irruption en pleine nuit dans la maison de François Delair, moniteur de parachutisme. Lui-même, sa femme et ses deux enfants, ont été séquestrés dans la cave de leur pavillon de banlieue, et reçurent l’ordre de faire croire que Madame Delair et ses deux filles étaient parties en vacances… »
Suivait une déclaration de Madame Delair :
« Ils n’ont pas été brutaux, mais on a vite compris qu’ils ne plaisantaient pas. Alors on a fait tout ce qu’ils ont dit…si on avait su ! [Larmes et gros plan sur le visage ravagé] »
Le commentaire enchaîna aussitôt, avec divers plans d’illustrations :
« Le plus étonnant vient ensuite : un homme aurait, pendant plus d’une semaine, pris la place de François Delair, et travaillé au para-club de Crobeuil, où s’entraînaient Mme Parigot et ses collègues, sans que quiconque s’aperçoive de la substitution ! »
Propos d’un autre moniteur de saut du club :
« Avec le recul, évidemment, je peux toujours dire que l’attitude de François m’avait semblé bizarre…Il était moins gai et plus distant que d’habitude. Mais je mettais ça sur le compte de la mission qu’on lui avait confiée. Bon Dieu, si j’avais su ! » [Gros plan sur les yeux embués]
Le reportage se poursuivit :
« Juste avant le décollage, c’est donc le faux François Delair qui se charge des ultimes vérifications. Il en profite pour placer des charges explosives avec détonateur altimétrique dans les parachutes de ses collègues, et enduit les suspentes de celui de Florence Parigot d’un acide à effet retardé. »
Il y eut ensuite un montage d’images prises sur le vif et d’infographies, que Jean-Marie avait vues cent fois. Il avait beau se la jouer devant les autres, il ressentit un vilain frisson en revivant toutes ces horreurs. Le téléspectateur moyen ne pouvait évidemment se rendre compte de la réalité des faits.
« Qu’est devenu le faux François Delair ? Selon divers témoin, il aurait atterri dans la forêt de Château-Goupil, où les gendarmes ont effectivement retrouvé les débris incendiés de son parachute et de sa combinaison. La police scientifique est au travail, mais les experts se déclarent sceptiques quant à l’utilisation de ces indices. En tout cas, l’individu semble s’être littéralement volatilisé dans la nature. »
La présentatrice revint à l’écran, avec la mine grave de circonstances :
« Les obsèques de Florence Parigot, Vincent Bonnet et Didier Pillauret seront célébrées en l’Eglise Saint Sulpice, demain jeudi. Mais tout de suite, nous allons diffuser une interview d’Estelle Dubin-Marie, Ministre de l’Intérieur… »
La Ministre apparut, toujours très chic dans son tailleur écru et chemisier blanc. Mais l’on pouvait s’interroger sur l’urgence de diffuser les propos des plus convenus qu’elle entreprit de débiter :
« Crime abominable…acte terroriste inqualifiable…tous les moyens sont mis en œuvre…les coupables seront retrouvés et châtiés… »
Jean-Marie n’écoutait plus que d’une oreille, quand Amara N’Diaye vint enrouler les lianes noires de ses bras autour de son torse. Elle avait enfilé ses sous-vêtements mauves ultra-sexy, et sentait bon le gel douche parfumé. Le frottement de son corps souple contre le sien réveilla une fois de plus le fidèle camarade qui sommeillait dans son caleçon.
-Tu es sûre d’être si pressée ? grommela le journaliste en lui pelotant les fesses.
Elle gloussa et l’embrassa goulûment, avant de se figer, les yeux écarquillés. Jean-Marie se retourna d’un bloc. A l’écran, Estelle Dubin-Marie avait cédé la place à un étrange personnage, filmé en plan américain, sur fond de musique insolite rappelant les grandes orgues d’une cathédrale. Il était vêtu d’une chemise grise à col Mao, et sa tête était entièrement recouverte par un masque rouge, lisse et légèrement brillant, avec ce qui ressemblait à une petite étoile dorée sur le front. Des trous laissés pour les yeux, les narines et la bouche. Un regard fixe et inquiétant, presque non humain. Derrière lui n’apparaissait qu’un mur bleu, sans la moindre aspérité. Le tout dégageait un effet hypnotique quasi immédiat.
« Peuples de France, d’Europe et du Monde, c’est moi, Fantômarx, qui vous parle en cet instant… » La voix était au moins aussi troublante que le reste de l’apparition. Grave, légèrement métallique. A mi-chemin entre Dark Vador et Carl, l’ordinateur rebelle de 2001, l’odyssée de l’espace.
« C’est bien moi qui ai mis un terme à la triste carrière de la patronne de l’UEDF et de ses acolytes. Elle a payé pour les autres parasites de son espèce, qui s’engraissent de par le Monde du sang des travailleurs, pour le seul profit de quelques-uns, tandis que les conditions de vie du plus grand nombre se détériorent. C’est aux puissants de ce Monde que j’ai déclaré la guerre, à ceux qui vous exploitent, qui détruisent la planète…Je ne suis pas un terroriste, mais un authentique résistant au Nouvel ordre mondial dont vos dirigeants sont les complices. L’argent ne m’intéresse pas davantage. J’en possède suffisamment pour mener à bien mes projets. Quiconque s’opposera à moi, ou aura l’heur de me déplaire, pourra s’attendre au pire. Quiconque me prêtera main-forte contribuera à la naissance d’un Monde meilleur, et sera richement récompensé. Mesdames et messieurs les puissants, vous cesserez bientôt d’être les maîtres du Monde ! »
Il conclut par un ricanement sardonique des plus effrayants.

*

En ce mercredi après-midi, l’ambiance du Conseil des Ministres était des plus tendues. Le président Zarkos ne semblait avoir gardé de ses vacances qu’un solide bronzage, et tressautait de tous ses membres sur sa chaise, au risque de faire choir le petit coussin qui lui permettait de dominer d’une tête l’ensemble de ses ministres. Estelle Dubin-Marie en prenait pour son matricule :
-C’est tout de même extraordinaire ce que vous nous chantez là ! Est-ce que vous trouvez normal que ce guignol vienne nous narguer sur presque toutes les chaînes de télé câblées et sur Internet ? Et vous n’avez toujours aucune piste ! Si on compte la gendarmerie, la police nationale, la DCRI [Direction centrale du renseignement intérieur], vous avez presque 270 000 fonctionnaires sous vos ordres ! Et ils ne trouvent rien depuis une semaine !
La Ministre de l’Intérieur encaissa sans broncher l’attaque présidentielle, sous les yeux de ses collègues plus ravis que solidaires. Mais l’agacement commençait à pointer. Comme d’habitude, Lucas Zarkos se croyait dans une série américaine, genre Les experts ou 24, où tout était résolu avec célérité et efficacité au mépris du vraisemblable.
-Monsieur le Président, répliqua-t-elle d’une voix qui chuintait la fin des mots, les choses ne sont pas simples. Nous avons visiblement affaire à une organisation redoutable, à côté de laquelle le groupe « Action directe », les terroristes gauchistes d’il y a vingt ans, fait figure de bande de pieds-nickelés. Le piratage des réseaux a été effectué par un système informatique très puissant, associé à un brouilleur. Une série de routeurs différents ont été mis en batterie pour brouiller les pistes, à l’échelle de la planète, et depuis des pays difficiles à contrôler : Fidji, Transnistrie, Abkhazie…
-Et le triple meurtre de la semaine dernière ? s’enquit le Premier Ministre Frédéric Follin, qui avait l’air de s’ennuyer souverainement sous la longue mèche noire pendant sur son front. Rien de neuf non plus ?
-Hélas non…les analyses de la police scientifique n’ont rien donné de significatif. Quant au reste, nous surveillons toutes les organisations suspectes : réseaux gauchistes, écologistes radicaux, même islamistes. Mais comme chaque affaire qui défraye la chronique nécessite aussitôt une mobilisation à des fins médiatiques, nous pouvons difficilement travailler dans la sérénité. Les forces de l’ordre ont aussi d’autres tâches. D’autant que les coupes budgétaires…
Patrick Worms, Ministre du Budget et apôtre d’une rigueur qui refusait de dire son nom, tiqua immédiatement :
-Est-ce vraiment le moment de revenir sur des choix fondamentaux et nécessaires, qui…
-Ça suffit ! coupa sèchement Zarkos. La situation est grave, et vous vous chamaillez comme des gamins…c’est nul ! Qu’est-ce que je peux faire, qu’est-ce que je dois faire, avec une équipe pareille ? Comme si on n’avait pas assez d’emmerdes sur le dos, sans ce Fantômax !
-Fantômarx, corrigea la Ministre de l’Intérieur.
Zarkos bondit comme si on l’avait piqué :
-Ouais, c’est ça ! Faites de l’esprit ! Je me fous du nom de ce croquemitaine ! Chopez-le, c’est tout ce que je vous demande. Quant aux funérailles des trois victimes, elles devraient attirer pas mal de gens importants, dont moi. » Il eut un petit rire d’autosatisfaction, avant de froncer ses sourcils en accent circonflexe :
-Alors je vais vous dire une chose : vous avez intérêt à ce que tout se déroule sans incident ! »

*

Extrait d’un article de Mylène de Castelbougeac, paru dans Paris Challenge :
« Evidente contraction de Fantômas et de Karl Marx, le nom de « Fantômarx » a été pour la première fois employé par le journal d’extrême-droite Candide , dans les années trente, pour désigner Max Dormoy, Ministre de l’Intérieur du Front Populaire. Quelques créateurs artistiques italiens et allemands l’ont également repris à partir des années soixante. Si la phraséologie et les choix symboliques de mise en scène évoquent bien sûr l’extrême-gauche, on peut toutefois se demander si telle est l’orientation idéologique réelle de l’homme qui a si bien réussi à occuper le devant de la scène médiatique. Pour ma part, j’opterais plutôt pour un mégalomane populiste, et j’en rirais certainement si je n’avais été couverte moi-même du sang de ses victimes. Fantômarx, homme ou organisation, personnage réel ou simple image de synthèse, n’est rien d’autre qu’une manifestation du Mal à l’état pur. Jeudi prochain, toutes nos pensées doivent aller vers Florence Parigot, Vincent Bonnet, Didier Pillauret et leurs familles, martyrs d’une libre entreprise que notre pays a trop longtemps méprisée. »

*

Le soleil déclinait doucement en cette lumineuse soirée de septembre, quand Norbert Pita donna congé à son chauffeur et garde du corps devant la porte cochère de son bel hôtel particulier de la rue des Saintes-Mères. Il avait fait un tour à Saint-Sulpice, histoire de se montrer aux funérailles de la grognasse et des deux crétins, mais ces bêcheurs de grands patrons l’avaient accueilli avec une moue dégoûtée. Il s’était rabattu sur ses copains du show-biz et de la politique, serrant la louche à Zarkos, son épouse Carola et quelques pontes du Parti de la Majorité Unie. Pas mal de ces pingouins se prenaient pour des héros, parce qu’ils assistaient à des obsèques placées sous haute surveillance policière. Comme s’ils pouvaient courir quelque risque que ce soit, avec le déploiement de forces et le luxe de précautions dont l’évènement avait été entouré. Quelle bande de nazes !
La face gouailleuse de Norbert Pita se fendit d’un large sourire. Le plus important de la journée avait eu lieu : les 285 millions d’euros qui lui revenaient, nets de toute créance, venaient d’être versés sur un compte personnel aux Iles Caïmans. Il pouvait dire merci au copain Zarkos, qui avait fait plier la Société de Crédit du Rhône avec laquelle il était en procès depuis dix ans. Finies, les années minables passées à cachetonner dans des séries télé à deux balles, ou à pousser la chansonnette avec rappeurs enfumés genre « Mr Dermato ». La fortune était de retour, et l’ex-idole des années fric allait fêter ça ce soir dans l’intimité avec sa dernière conquête, la superbe Sabrina Monucci. Norbert Pita fréquentait la belle actrice italienne depuis près d’un mois, et en était littéralement dingue. Non contente d’avoir un corps de déesse (une vraie femme, pas une de ces mochetés anorexiques qui remplissaient les magazines de mode), Sabrina cuisinait à merveille et débordait d’humour. Elle avait promis de lui faire ce soir sa spécialité –et son régal à lui- des lasagnes bolognaises, avec diverses gâteries en dessert. Il en salivait d’avance.
Norbert Pita traversa d’un pas léger la cour pavée de l’immeuble, jetant un œil distrait sur la fenêtre illuminée de la loge du concierge. Il remarqua la présence d’une fourgonnette bleue de livraison dans un coin de la cour, dont la raison sociale lui arracha un sourire :

DEM’RAPIDE
Le déménagement qui speede !

En voilà un qui s’était foulé à le trouver, son slogan ! Déduisant que M. Jules, le concierge, avait fait appel à cette vaillante petite entreprise pour une tâche quelconque, Norbert tapota le digicode de l’entrée principale et pénétra dans le hall. Il grimpa quatre à quatre l’escalier de marbre menant au premier étage, dont il avait fait ses appartements privés. Il sonna, juste pour le plaisir de voir la pulpeuse brune lui ouvrir la porte. Rien. Aucun bruit.
Norbert en fut quitte pour sortir ses clés et pousser lui-même le lourd battant à renfort d’acier qui le protégeait du monde extérieur et de ses emmerdements.
-Ma puccina, tu es là ?
Silence pesant. Il resta un moment immobile dans le grand vestibule, en la seule compagnie des plantes vertes et d’un tableau aussi abstrait qu’hors de prix.
« Elle doit vouloir me faire une blague, la petite garce…j’espère qu’elle ne va pas me faire le coup des trois cents « copains » qui t’attendent en braillant dans le salon. J’avais dit, rien que nous deux ! »
Après avoir accroché sa veste dans la penderie, il passa dans le couloir bien éclairé. Une bonne odeur de lasagnes flottait depuis la cuisine, ce qui le rassura quelque peu. Mais un léger frôlement, une petite toux en provenance du salon éveilla sa méfiance. Il faillit dégainer son portable et appeler le concierge, mais se retint au dernier moment :
« Allez bonhomme, tu vas pas jouer les tapettes ; t’es chez toi, et y a que toi et ta nana qui peuvent y entrer ! »
Il entra au salon, et s’immobilisa aussitôt.

*


Sabrina l’attendait, comme il l’avait craint, avec d’autres gens. Mais ce n’était pas du tout comme ça qu’il avait imaginé la surprise.
La belle Italienne, en nuisette transparente et sous-vêtements affriolants, était bâillonnée et ligotée sur un fauteuil Louis XV par des bandes adhésives. Deux types en combinaison moulante noire et cagoules de la même couleur se tenaient de part et d’autre de la femme. L’un d’eux maintenait une large lame d’acier sous le menton tremblant de Sabrina. L’autre pointait un pistolet à silencieux sur Norbert. Mais c’était surtout le troisième gaillard qui retenait l’attention. Un peu en retrait, à proximité d’une table basse où un ordinateur portable était en fonction, un grand homme en costume gris et masqué de rouge se tenait debout.
-Oui, c’est bien moi, Fantômarx, dit-il de la même voix grave et métallique qu’à la télé et sur le Net. Nous nous sommes permis, avec mes compagnons, de venir participer à votre petite fête.
Norbert resta un court instant pétrifié de surprise, mais le cogneur qu’il était reprit vite le dessus :
-Ecoute bonhomme, toi et tes potes, je crois que vous regardez trop de conneries à la télé. Alors je vais être sympa : vous arrêtez les frais et vous dégagez, point barre…
Mais comment avaient-ils pu pénétrer ainsi chez lui ? Il y avait deux digicodes et deux portes blindées, le concierge, le système d’alarme…
-Vous vous demandez certainement comment nous avons pu ainsi violer votre refuge, M. Pita ? reprit Fantômarx, qui paraissait lire dans ses pensées. Disons qu’il est toujours possible de tromper un concierge, et de neutraliser la meilleure des alarmes.
Entre la peur et la rage, Norbert Pita choisit la seconde :
-Putain, faut vous le dire en quelle langue, les déguisés ? Vous allez me foutre le camp tout de suite !
-Sinon quoi ?
L’homme au masque rouge fit un léger signe à celui de ses comparses qui tenait le couteau. Celui-ci augmenta sa pression sur la gorge de Sabrina, dont le cri de douleur fut étouffé par le bâillon. Elle pleurait, et du rimmel barrait ses joues de longues traînées sombres. Quant au pistolet de l’autre individu, son silencieux semblait briller d’un éclat menaçant sous le lustre halogène. Les poings serrés, Norbert Pita comprit enfin que la partie n’était pas jouable…
-Bon, d’accord, les gars. Ne lui faites pas de mal. C’est mon pognon que vous voulez ? Je croyais que ça ne vous intéressait pas ! Je me disais aussi…
Fantômarx leva une main impérieuse, gantée de noir :
-Suffit ! Mon temps est précieux, et je vous conseille de ne pas me le faire perdre. Vous voyez cet ordinateur ? Il est connecté sur le site de la banque où vous avez déposé le magot volé aux contribuables de ce pays. Il nous manque juste votre numéro de compte, et le code d’accès confidentiel. Prenez place…
Il tira une chaise dessinée par Philippe Crack, le célèbre designer, et Norbert vint s’y asseoir en frémissant de colère contenue. Il cherchait désespérément un moyen de neutraliser ces salopards, mais n’en trouvait aucun. Le regard éperdu que lui lança Sabrina acheva de le convaincre d’obéir. Il composa donc les chiffres demandés.
-Voilà, j’y suis…et maintenant ?
-Vous allez effectuer un virement immédiat sur le compte que voici…
Fantômarx posa près du clavier un bout de papier mentionnant la « Banco Popular de Caracas », avec un numéro de compte et un autre code d’accès.
-Et ne me dites pas que c’est impossible. Votre banque des Iles Caïmans permet sans problème et en quelques clics d’accomplir cette opération. C’est un des plus hauts lieux du recyclage de l’argent sale. Vous avez toujours eu bon goût, M. Pita.
Norbert n’aima pas du tout le petit ricanement de l’homme au masque rouge.
-Vous êtes sacrément bien renseigné…
-Et ne comptez pas sur moi pour vous dire comment. Faites ce que je vous ai dit, et vite. A la moindre fausse manœuvre, votre ravissante amie risque de perdre son surnom de « bellissima » !
Les autres gars se raidirent, sans prononcer le moindre mot, et Norbert s’empressa de faire ce qu’on lui demandait. Son teint bistre avait viré au gris clair quand l’un des deux cagoulés commença à l’attacher à sa chaise, avec le même ruban adhésif que pour Sabrina. Avant qu’on le bâillonne à son tour, il demanda :
-Je peux quand même savoir ce que vous allez faire de mon fric ? Vous avez dit à la télé que vous n’en aviez pas besoin.
-Cet argent, qui je le répète n’est pas le vôtre, va transiter par la Banco Popular avant d’être placé dans divers établissements financiers off shore, puis utilisé à des fins que je jugerai bonnes. Organisation caritatives, syndicats et partis révolutionnaires, fonds pour la préservation de l’environnement, recherches sur les alternatives aux hydrocarbures, etc…Vous n’êtes pas le premier parasite que je sanctionne ainsi ; mes circuits sont maintenant bien rodés.
-Un Robin des Bois du XXIe siècle : chapeau, bonhomme ! Mais tu m’as ruiné. A ce petit jeu, tu vas décourager la poule aux…
La bande adhésive vint lui sceller les lèvres. Fantômarx reprit, les yeux flamboyants :
-Encore une fois, vous et vos pareils, vous vous prenez pour des créateurs de richesse. S’il est de vrais chefs d’entreprise, des capitaines d’industrie qui méritent le respect, vous n’en faites certainement pas partie, M. Pita. Vous incarnez ce que les années 1980 ont créé de plus médiocre : d’infâmes arrivistes, des charognards repreneurs et revendeurs de vraies richesses et de savoir-faire, relookés et vendus sans profit pour les salariés, le plus souvent jetés à la casse sociale. Vous êtes le Stavisky de notre époque : un voleur sans honneur. C’est pourquoi j’ai tenu à vous punir, et pas seulement en vous frappant au portefeuille…
Il fit un nouveau geste en direction de l’homme au couteau. Celui-ci promena sa lame le long du corps entravé de Sabrina, qui frémit au contact de l’acier. Norbert eut un sursaut d’indignation, et poussa un rugissement que le bâillon contint avec peine. Sa fureur se mua en surprise quand le couteau cisailla les bandes collantes sans blesser la captive. En quelques instants, Sabrina Monucci était libre, et arracha elle-même son bâillon.
-Houlà, ça fait mal, votre cochonnerie ! s’exclama-t-elle de sa belle voix un peu rauque, en faisant virevolter sa longue et superbe chevelure noire aux reflets acajou.
Sans un regard pour le malheureux Norbert, suffoqué, elle enlaça l’homme au couteau et lui dit tendrement :
-Tu sais que tu m’as vraiment fait peur, mon chéri ?
L’homme ôta sa cagoule, et Norbert eut un nouveau sursaut de surprise indignée en reconnaissant le gars. Cette salope et ces enflures l’avaient bien eu !
La colère fit place à l’épouvante quand il sentit qu’on lui passait une mince cordelette autour du cou. L’autre encagoulé s’était placé derrière sa chaise, et commençait à serrer.

*

Quand Nanard le clodo émergea d’un sommeil aux vapeurs éthyliques, en cette froide matinée, il ne remarqua pas tout de suite ce que son chien avait senti. Le bâtard se mit à japper et le tira par la manche pour le faire sortir de son duvet puant.
« Ooh, tu fais chier, Mickey…Si c’est le déj’ que tu veux, je…
Quelque chose accrocha son regard, du côté d’une des piles du pont de l’Alma, près duquel il avait trouvé refuge pour la nuit, en compagnie d’autres épaves humaines venues de tous les horizons géographiques et sociaux. Il lui fallut quelques instants pour accommoder, avant de réaliser ce qui se balançait là-bas, accroché à la statue du Zouave qui avait fait la célébrité de l’ouvrage.

*
Les policiers qui remontèrent le corps pendu de Norbert Pita ne pouvaient pas manquer l’écriteau accroché à son cou, qui rappela aux plus cultivés le vieux slogan des émeutiers du 6 février 1934 :

MORT AUX VOLEURS !
Signé : Fantômarx

A suivre…

vendredi 15 août 2008

TIF et TONDU : un monument de la BD franco-belge


Introduction : deux vieux amis…




Le premier album de « Tif et Tondu » qui me tomba entre les mains fut, je crois, Le retour de Choc (n°5), perdu par la suite. Ce fut un véritable coup de foudre, et je n’eus de cesse, au fil des années, d’accroître ma collection. Le plus étrange est que j’eus un mal de chien à retrouver Le retour de Choc, que je ne redécouvris que fort tardivement pour réaliser, non sans surprise, que je me souvenais très bien d’un récit lu une seule fois, à l’âge de six ans ! Il est vraiment des lectures marquantes, et je dois celle-ci à ces deux vieux amis de ma jeunesse.


Tif et Tondu font partie des grands classiques de la BD franco-belge. Tif apparaît le premier, dès le premier numéro du journal de Spirou, le 21 avril 1938. Tondu le rejoindra dès la cinquième planche de ses aventures, pour un long compagnonnage qui prendra définitivement fin en 1997, avec la disparition de la série.


Sur ces presque soixante années d’existence, la saga de Tif et Tondu aura connu pas mal de vicissitudes et d’auteurs différents. Des origines à 1949, c’est Fernand Dineur qui dessine et scénarise ses héros, dans une succession d’histoires invraisemblables et décousues, proches des pantalonnades des Pieds-Nickelés. A partir de 1949, Will (Willy Maltaite, né à Anthée le 30 octobre 1927, décédé le 18 février 2000 à La Hulpe, en Belgique) se chargera du dessin, et ce jusqu’en 1991. Il y eut néanmoins une courte période d’interruption, de 1962 à 1964, durant laquelle Marcel Denis animera les deux héros pour des péripéties ne figurant pas dans la collection éditée par Dupuis. Will, ayant repris le collier, travaillera successivement, pour le scénario, avec Fernand Dineur (jusqu’en 1952), Luc Bermar et Albert Despreschins, alias Ben (de 1952 à 1954) puis Maurice Rosy (jusqu’en 1968), Maurice Tilleux (jusqu’à la mort de celui-ci, en 1978), et enfin Stephen Desberg, qui abandonnera la série en même temps que lui. Tif et Tondu sont repris en 1993 par Alain Sikorski (pour le dessin) et Denis Lapière (scénariste), sans grand succès, dans quelques exploits de baroudeurs pas très originaux. Le souffle et les lecteurs n’y étant plus, les éditions Dupuis mettent fin à l’épopée en février 1997.


Nous nous intéresserons ici à l’analyse des aventures des deux héros parues en albums chez Dupuis, dans la collection « Tif et Tondu » proprement dite, du numéro 1 (La Villa sans souci, réalisée en 1951-1952, publiée en album en 1985) au numéro 38 (La tentation du bien, éditée en 1989). Pourquoi s’arrêter là, alors que la série se poursuit jusqu’au numéro 45 (le mystère de la chambre 43) ?


J’avais dès le départ l’intention de me pencher sur la seule œuvre de Will (assisté par son fils Eric Maltaite dans les derniers albums), qui a vraiment « porté » le fameux duo pendant ses meilleures années. Sans vouloir vexer personne, ce qui précède et suit la « période Will » n’a pas grand intérêt. Tif et Tondu sont nés et sont morts avec lui. C’est aussi par respect pour l’auteur que j’ai préféré conclure cette étude par l’histoire qui la terminait en beauté, la seule parue en 88 planches et deux albums (les n°37 et 38), et non par l’inutile sursaut de Coups durs (n°39), où Will et Desberg rempilent péniblement avant de passer la main.


NB : par une bizarrerie inexplicable, l’album Choc au Louvre (1964) a été publié en album en 1966 sous le numéro 9 de la série, passant ainsi après La Villa du Long Cri (n°8), réalisé pourtant après lui, comme en attestent les propos de Choc ou les notules des épisodes suivants. Le lecteur avisé intervertira donc les numéros 8 et 9 pour une bonne compréhension de la série.


Tif et Tondu, vrais ou anti héros ?


Les deux font la paire.


Tif est aussi chauve et glabre que Tondu est chevelu et barbu, mais les deux personnages partagent au demeurant le même physique : bouille ronde, gabarit trapu, avec une bedaine assez proéminente au début de leurs aventures, qui va les ranger pour quelques temps dans la catégorie « petits gros ». Par la suite, leur morphologie va quelque peu se modifier à leur avantage : ils gagnent en taille, et le bide disparaît plus ou moins. Pour ce qui est de la tenue vestimentaire, Tif et Tondu porteront souvent les mêmes habits, comme pour renforcer leur gémellité symbolique, et ne divergeront dans ce domaine qu’à partir du numéro 11 (La poupée ridicule) Mais à l’instar de bien d’autres binômes d’aventuriers, ce qui distingue nos deux héros est à chercher au niveau du caractère.


Tif est plutôt fantasque, brouillon, gourmand, fainéant, dragueur (sur le tard) et souvent ridicule. Ancien capitaine de la marine marchande, Tondu est le « raisonnable » de service, volontiers caustique envers son ami, mais indéfectiblement loyal et honnête. Plus posé, il partage néanmoins avec Tif le goût de l’aventure, de la bagarre et de la défense du bon droit. La bonne chère et le confort ne sont pas non plus pour lui déplaire.


Après leur rencontre sur une île déserte (où le barbu a précédé le chauve après le naufrage de son navire, le Marius), les deux hommes ne se quittent plus, et partagent la même chambre, quelque soit la taille de leur logement…ce qui ne préjuge en rien de leur orientation sexuelle, comme on le verra plus loin.


Des débuts assez lamentables.


Pendant longtemps, la collection « Tif et Tondu » éditée par Dupuis commençait invariablement au numéro 4 (Tif et Tondu contre la Main blanche), laissant planer le mystère sur leurs précédentes aventures –du moins pour les jeunes aficionados dont j’étais. Qu’avaient-ils fait de si honteux pour que leurs premiers exploits soient ainsi remisés dans la catégorie « péchés de jeunesse » ?


A partir de 1985, une partie « montrable » de ces temps héroïques fut enfin publiée en trois albums (sans remonter pour autant aux tout premiers pas), et l’aficionado le plus indulgent comprend alors le pourquoi d’une telle pudeur : c’était assez minable !


Sous la plume encore maladroite de Will, suivant les idées limitées de Dineur (n°1), Bermar (n°2) et Ben (n°3), Tif et Tondu mettent en échec des trafiquants de gnôle (La Villa sans souci), courent après un improbable Trésor d’Alaric ou découvrent le grotesque secret d’Oscar et ses mystères. Fauchés, maladroits, en quête de petits boulots ou d’occasions illusoires de faire fortune, nos « héros » affrontent des méchants à leur portée et se couvrent souvent de ridicule. Il y avait là tout juste de quoi contenter les jeunes lecteurs peu exigeants des illustrés d’après-guerre, et l’on comprend sans peine qu’il ait fallu si longtemps pour que Dupuis se décide à publier ces pitreries en album.


Le décollage : les années Rosy (1955-1968), du n°4 au n°15.








C’est sous la direction de Maurice Rosy, engagé en 1954 aux éditions Dupuis comme « donneur d’idées » (sic) que décolle vraiment la carrière de nos héros. Dans Tif et Tondu contre la Main blanche, ils se trouvent par erreur confrontés à une redoutable organisation internationale de malfaiteurs, et surtout son chef charismatique, le mystérieux « Monsieur Choc » (voir plus loin la rubrique « Amis, ennemis »). Si les péripéties de l’album tiennent encore un peu du bricolage sans grande cohérence, l’ensemble tient en haleine et annonce des lendemains meilleurs. Devenus célèbres, Tif et Tondu n’ont plus de soucis financiers, et seront sollicités pour des problèmes autrement plus palpitants qu’à leurs débuts.


Les histoires prennent ensuite beaucoup plus d’épaisseur, et la présence d’un « Monsieur Choc » aussi machiavélique qu’indestructible va permettre à Will de développer tout son talent. Si la trame générale reste assez classique (du n°4 à Choc au Louvre), se rattachant à la lutte contre un banditisme haut de gamme façon « Fantômas », une pointe de fantastique et de science-fiction apparaît peu à peu, à forte teneur onirique en fin de période. On retiendra particulièrement l’ambiance mystérieuse et inquiétante de La villa du Long Cri (n°8, ou plutôt 9) ou Des flèches de nulle part (n°10), le spectaculaire Réveil de Toar (n°12), et surtout l’extraordinaire Grand Combat (n°13), à mon goût le meilleur album de la période Rosy.


L’inspiration faiblit nettement dès que Choc sort du paysage, que ce soit en cours de période (La poupée ridicule-n°11, histoire d’espionnage assez poussive) ou à la fin des années Rosy, avec la matière verte (n°14) et sa suite Tif rebondit (n°15) Dès lors, il était permis de se demander si nos héros se relèveraient de la disparition (provisoire) de leur meilleur ennemi.


La maturité : les années Tillieux (1968-1978), du n°16 au n°27.


Pendant une dizaine d’années, le scénariste (et par ailleurs dessinateur) Maurice Tillieux, l’une des plus grandes pointures des éditions Dupuis, va réussir l’exploit de faire oublier M. Choc, tout en diversifiant le champ d’investigation de nos héros. Ceux-ci vont enquêter un peu partout, sur des affaires bien différentes où l’on retrouve sans peine la patte de l’auteur de Félix et de Gil Jourdan. Que ce soit le coup monté à teneur fantastique (Tif et Tondu contre le Cobra, les Ressuscités…), la science-fiction (L’ombre sans corps, Sorti des abîmes…), l’expédition archéologique lointaine (Aventure birmane…), ou l’enquête criminelle classique (le scaphandrier mort…), le couple Will-Tillieux mêle les genres avec bonheur. Font un peu tache sur le tableau (à mon goût, toujours) deux albums plus faibles : Tif et Tondu à New York (n°23), histoire assez médiocre de luttes rivales entre gangs, et Les passe-montagnes (n°27). Dans ce dernier cas, un début prometteur laisse place à un dénouement sans grand intérêt, résultat peut-être d’un passage de relais impromptu de Tillieux ( déjà malade, et décédé en cours de réalisation) à Stephen Desberg.


La mutation et la fin : les années Desberg (1979-1989)


Cette ultime décennie de notre étude se caractérise par une mutation assez nette de nos héros et de l’univers dans lequel ils évoluent. Les histoires sont beaucoup plus sombres, violentes, avec une plus grande dose de sexe et de politique… à l’image somme toute des années 1980. M. Choc fait un retour en force à trois reprises (n°32, 33 et 35), donnant du fil à retordre au célèbre duo, confronté également à des menaces d’ordre fantastique (Métamorphoses, Le sanctuaire oublié, Magdalena…) Le ton général est de plus en plus ironique, et le tout explose en beauté dans les opus 37 et 38, par lesquels j’ai choisi de clore ce voyage dans le monde de Tif et Tondu.


Dans cette histoire en deux parties (la seule de toute la collection que nous avons vu jusque là), Will et Desberg se livrent à une sorte de jeu de massacre. Tif et Tondu y passent pour des ringards, dépassés par de nouveaux héros plus jeunes, plus beaux et plus efficaces, caricatures d’eux-mêmes en bellâtres branchés : Phil Harmonic et Paul Ennta. Ruinés par leur avoué, ils connaissent à nouveau les affres de la précarité, vivotant dans un appartement minable, employés dans des jobs déprimants de flic bas de gamme (Tif) ou de journaliste à scandale (Tondu). Le contexte politique de l’époque et de la région où se déroule l’histoire (la Côte d’Azur, où le FN s’installait alors en position de force) inspire aux auteurs une attaque en règle contre un mouvement d’extrême-droite (Les phalanges de Jeanne d’Arc), une police raciste et corrompue, ou une presse qui ne l’est pas moins. Le couple que l’on croyait en béton explose lui aussi à la charnière des deux albums : pour sortir de la misère, Tif accepte de travailler pour le méchant de service, le vénéneux Antonin de Maldague, qui l’achète littéralement, au grand dam de Tondu. Si l’on apprend en fin de compte que tout cela n’était que ruse destinée à tromper l’ennemi, le lecteur ne s’y trompe pas : Will et Desberg sont fatigués, et souhaitent en finir avec leurs héros. Aux deux dernières planches, le « happy end » de rigueur ressemble furieusement à un départ en retraite :


« Chaque fois, déclare Tondu, on se dit qu’on prendrait de belles grandes vacances bien méritées…[suit une évocation de quelques unes de leurs aventures]…je crois qu’il est temps que nous allions cultiver notre jardin… »


Sur la dernière vignette, nos héros partent en voiture sur une route en corniche, avec une affiche en arrière plan indiquant « Le jardin des désirs » (titre d’une autre BD de Will et Desberg) En bas, Will se dessine lui-même à sa table de travail, jetant sa plume et prononçant le mot « FIN ».


Qu’y avait-il de plus à rajouter ?


Constantes et évolution de l’univers de Tif et Tondu.


Si les scénaristes ont changé, et par là-même influé sur les lignes de force de l’épopée tif et tondesque, on peut néanmoins relever des paramètres traduisant le changement et la continuité du monde de Tif et Tondu.


Pays et paysages.


A l’instar de l’autre couple phare des éditions Dupuis, Spirou et Fantasio, Tif et Tondu sont d’authentiques voyageurs. Sur les 38 albums étudiés ici, 22 se déroulent partiellement ou en totalité à l’étranger. Nos héros ont posé le pied dans toutes les grandes régions du Monde (Europe bien sûr, Amérique du Nord et du Sud, Asie orientale, Afrique noire et du Nord, Océanie…) Quelques uns des pays visités sont imaginaires : la Moumagnie (sorte de dictature d’Europe de l’Est) dans Tif rebondit, les archipels de Taura-Atarétéla (n°11) ou de Atuvu-Montoutou (n°21), le Sambaguay (n°7), etc…D’autres sont plus explicitement nommés : la France, les Etats-Unis, le Japon, ou le Brésil. Chose assez fréquente chez les personnages des éditions Dupuis, la patrie des auteurs, la Belgique, n’apparaît presque jamais. Tout au plus y fait-on allusion dans la Villa sans souci et sa misérable affaire de contrebande. Bruxelles et ses environs ne figurent que dans Magdalena. Parmi les grandes villes étrangères de prédilection de Tif et Tondu, on peut citer Londres (cinq albums) et New York (deux albums) La France est à l’honneur, avec Paris (dans sept albums, dont surtout Choc au Louvre), la Bretagne (quatre albums) et surtout la Provence et la Côte d’Azur ( neuf albums).


Les paysages méditerranéens ou tropicaux sont à l’honneur, avec un fréquent contraste de rocaille et d’exubérance végétale. Si nos héros sont à l’aise en ville, les régions désolées et les petites bourgades les attirent invariablement. Les châteaux, restaurés ou en ruines, sont des décors également très présents, le record étant battu dans Un plan démoniaque (n°22), avec pas moins de trois châteaux médiévaux servant de repaires aux méchants, en Allemagne, en France et au Portugal.


Quant à l’habitat de Tif et Tondu, il est des plus confortables : villa moderne avec parc arboré et piscine (autant que leurs moyens le leur permettent). On remarquera que dans le domaine architectural, Will ne s’intéresse pas qu’à l’ancien. Le style « bauhaus » et ses variantes de l’après-guerre (toits à plan incliné, pergola, grandes baies vitrées, etc…) revient de façon constante dans certaines vignettes


Armures, mannequins et automates.


Outre le célèbre casque de M. Choc (voir plus loin), les armures médiévales sont assez fréquentes dans les aventures de Tif et Tondu. Simples éléments de décor dans le retour de Choc, elles deviennent des entités à part entière, sous une forme géante, dans le réveil de Toar et un plan démoniaque. Comme on peut s’y attendre, nos héros peuvent aussi s’y dissimuler et les utiliser à leur profit (les ressuscités)


Mannequins et automates sont des figurants d’un genre un peu spécial, dont M. Choc fait un usage intensif pour échapper ou nuire à ses adversaires, et ce dès l’opus 4. Les automates proprement dits contribuent beaucoup au climat angoissant de La villa du Long Cri, et prennent le rang de vrais personnages, doués de conscience et de sensibilité dans le fantasmagorique Magdalena.


On pourra s’interroger à l’infini sur la présence récurrente de ces personnages ou accessoires particuliers, mais ils constituent certainement l’un des traits marquants de l’œuvre de Will.








Seconde guerre mondiale et nazisme.


Will avait treize ans lorsque l’Allemagne envahit la Belgique, pour la deuxième fois en moins de trente ans. La guerre et l’occupation ne pouvait qu’avoir laissé des traces et influencé sa créativité, comme pour toute une génération. La fascination indéniable exercée par cette période sombre de l’Histoire européenne était –et reste plus que jamais- riche d’inspiration. Beaucoup de BD de l’immédiat après-guerre font pourtant l’impasse sur des évènements trop frais que l’on s’efforce alors d’oublier. Le conflit n’est brièvement évoqué dans Tif et Tondu, pour la première fois, que dans Le retour de Choc, datant de 1955…et encore ne s’agit-il que de mentionner les destructions causées à des chantiers navals.


Il faut attendre encore dix ans et Les flèches de nulle part, pour que la guerre et ses séquelles fassent l’objet d’un scénario complet. L’intrigue met ici en relief les extraordinaires avancées scientifiques des nazis, dissimulées dans une base souterraine du centre de la France et réexploitées par l’inévitable M. Choc (alias Trock). Mais cela tient davantage de la fantaisie James-bondienne que de l’approche historique. Six ans plus tard, dans Sorti des abîmes, c’est à bord d’un Junker 87 « Stuka » sorti d’un musée de l’air britannique que Tondu va tenter d’abattre un monstre gélatineux qui menace de détruire Londres. Cette idée aussi rocambolesque qu’absurde (pourquoi ne pas utiliser un bon vieil obusier, ou un lance-roquette ?) semble avoir été dictée à Will et Tillieux par la seule perspective alléchante de faire à nouveau piquer un Stuka sur la capitale anglaise ! Deux albums plus loin, c’est à l’occasion d’une plongée sous-marine dans le Pacifique que le même Tondu nous fait visiter un champ de matériel américain englouti, vestiges là encore de la dernière guerre.


C’est avec Desberg que le nazisme réapparaît en fanfare, dans l’opus au titre évocateur de Swastika (1983) Les aventures de nos héros sont ici délirantes, mais réjouissantes et pleines d’allusions : aux prises avec Adolf Hitler lui-même, le Docteur M (Mabuse, sans doute) ou de superbes amazones en quête de mâles vigoureux, Tif et Tondu vont remonter la piste de l’élixir de jouvence, puis du trésor de guerre des nazis caché dans un volcan africain !


Indiana Jones peut aller se rhabiller…


Bagnoles et petites pépées.


En vrais machos célibataires, Tif et Tondu ont des centres d’intérêt des plus masculins : les voitures, puis, sur le tard, les femmes.


Les voitures sont l’accessoire indispensable de tout bon héros de BD franco-belge des années héroïques. N’oublions pas que de l’après-guerre aux années 1970, posséder une automobile était aux yeux des jeunes le signe d’une certaine réussite, symbole de progrès et de performance. Avant de virer écolo avec Gaston Lagaffe, Franquin aimait jouer aux petites autos avec Spirou et Fantasio. Tif et Tondu n’échappent pas à la règle. Ils aiment la vitesse, et leur passion pour les sports automobiles éclate dans le n°7 (Plein gaz) où ils participent à une course en Amérique du Sud. A cette occasion, Tondu s’illustre au volant de la « Narval », que l’infâme M. Choc tente vainement de voler. Remerciés par le constructeur, nos héros conduiront pendant quelques albums un véhicule de la marque ( ce qui n’est pas sans rappeler la Turbotraction de Spirou et Fantasio), avant de se rabattre plus prosaïquement sur des véhicules ordinaires, le plus souvent des Citroën, de préférence de couleur rouge. Dans Echec et match, Tif renoue avec le sport automobile, au service du constructeur Verdant dont il pilote un prototype révolutionnaire au grand prix de Monaco.


En ce qui concerne les femmes, il faut attendre la révolution sexuelle des années 1970 pour observer un début d’intérêt de la part de nos héros. Jusqu’au numéro 16 inclus, le « beau sexe » est quasi inexistant, réduit à quelques figurantes du genre matrones, tenancières de bistrot, concierges, mères de familles ou potiches à la silhouette et aux traits peu travaillés. En 1969, dans Tif et Tondu contre le Cobra, apparaît enfin un personnage féminin un peu consistant : Amélie d’Yeu, dite « Kiki » (voir plus loin). Mais celle-ci fera longtemps figure d’exception, et passé un moment de vaine passion, Tif cessera de trouver le moindre intérêt sexuel à celle qui est devenue une amie de plus. Car c’est évidemment lui qui se montrera le premier à manifester quelque intérêt pour les filles, d’abord sous la forme d’une passion amoureuse romantique pour Lina Maia de Cintra (n°22), puis d’une obsession de drague tous azimuts, façon vieux beau guetté par le démon de midi (n°29 et suivants). Tondu, plus réservé, attend le numéro 30 pour faire quelques avances à Kiki, avant de s’éprendre de la belle et dangereuse Gina, complice de M. Choc (n°33 et 35).


D’une manière générale, Will va perfectionner sa représentation des corps féminins au fil des dix derniers albums, leur donnant beaucoup plus de sensualité, avec une nette préférence pour les brunes sportives et bien roulées. Un certain penchant pour l’érotisme chic se manifeste, qui se traduira plus franchement dans d’autres œuvres de Will et Desberg (cf Le jardin des désirs) Psychologiquement parlant, les femmes de cette période ont aussi un caractère beaucoup plus affirmé, alliant souvent le charme, l’intelligence, l’habileté…et la perfidie (voir Janice dans le n°29, ou Gina déjà citée) Nos héros sont souvent bernés, voire mis au tapis, par ces ravissantes créatures.


Le bêtisier de Tif et Tondu.


Les meilleurs auteurs du monde ne peuvent éviter toutes les erreurs, qu’une relecture attentive permet de débusquer. En voici quelques-unes :


-n°7 (Plein gaz) : sans doute un peu ému, le pilote Prunelle confond ses amis : lorsque Tondu prend sa place au volant de la « Narval » pour finir la course, il s’exclame : « Tif a du cran ! » A la fin du même album, Choc (alias Von Müdeschlüssel) est hospitalisé à la suite d’une sortie de route, et bien entendu arrêté. Tif se rend à son chevet et vient faire rapport à Tondu. En toute logique, on devrait enfin savoir qui est vraiment M. Choc. Eh bien non…RAS !


-n°10 (Les flèches de nulle part) : à la fin du récit, Choc tombe à nouveau aux mains de nos héros et des autorités. Voilà enfin l’occasion de rattraper la boulette. Qui est-il, bon sang ? Circulez, y a rien à voir. Cela doit tenir du secret défense…


-n°12 (Le réveil de Toar) : deux mystères importants sont complètement évacués par Will et Rosy : le sort de M. Stein, l’antiquaire enlevé au début de l’histoire ? Nous n’en saurons rien. Les « empreintes d’un autre âge », qui semblaient terroriser le vieil instituteur de Mény-le-Géant ? Le lecteur pourra en déduire que Choc ou l’un de ses sbires s’est amusé à porter des chaussures de chevalier, mais cela restera pure spéculation…


-n°17 (Tif et Tondu contre le Cobra) : comment fait l’homme-serpent qui fouille clandestinement le château d’ Yeu pour pénétrer dans une pièce sans passer par la porte ? Pourquoi laisse-t-il du varech derrière lui ? Pourquoi se déguise-t-il de la sorte alors qu’il ne se sait pas filmé ? Une bête cagoule aurait suffi, non ? Allez, faites chauffer vos méninges...


-n°18 (Le roc maudit) : lorsque l’équipe de relève des gardiens du phare d’Etatel découvre les corps pendus de leurs collègues, une curieuse translation d’identité s’effectue entre la page 12 et la page 14. Crochemain est devenu Jagu, et vice-versa.


-n°29 (Le sanctuaire oublié) : au début de l’histoire, celui qui semble être le chef des méchants apparaît à contre-jour, donnant ses ordres au téléphone…c’est de toute évidence un homme. Plus tard, on apprend que ledit chef n’est autre que la belle Janice, dont la silhouette ne saurait se confondre avec celle entrevue auparavant. Patatras !


-n°30 (Echecs et match) : Tif se vante d’avoir remporté la course panaméricaine relatée dans Plein gaz. Ce n’est pas parce que Prunelle t’a confondu avec ton pote qu’il faut tirer toute la couverture à toi, frimeur !


Amis, ennemis.


Nous ne présenterons ici que les personnages figurant dans plusieurs albums. Leur première apparition sera mentionnée entre parenthèses.


Les amis.


-L’inspecteur Allumette : (n° 5 : Le retour de Choc) petit bonhomme sympathique, cachant sous une apparence fluette un talent certain pour les arts martiaux, l’inspecteur Allumette n’aime guère les armes à feu. Son chat noir Rodolphe, élégant et mystérieux, n’apparaît hélas que dans l’album cité plus haut.


-L’inspecteur Fixchusset : (n°16 : L’Ombre sans corps) rouquin moustachu et flegmatique, tirant sur sa pipe avec humour, c’est le Britannique dans toute sa splendeur.


-La comtesse Amélie d’Yeu, dite « Kiki » : (n° 17 : Tif et Tondu contre le Cobra) première femme à entrer dans la vie de nos deux briscards. Jolie blonde passablement capricieuse, riche à millions, Kiki se comporte à la fois en boulet et en bouée se sauvetage, la deuxième tendance l’emportant plutôt sur la première au fil des albums, émancipation féminine oblige. On le lui connaît aucun fiancé, et ne fréquente Tif et Tondu que par pure amitié.


Les ennemis.


-Monsieur Choc : (n° 4 : Tif et Tondu contre la main blanche) LE grand méchant par excellence, machiavélique et effrayant à souhait. Le plus souvent vêtu d’un smoking et d’un heaume (dont la forme évolue entre le n°4 et le n°5, pour se fixer définitivement), mais ayant volontiers recours à divers masques, maquillages et bandelettes, l’homme est un digne héritier de Fantômas. Toujours élégant, il aime également les fume-cigarettes, accessoire classieux mais surtout pratique pour qui veut fumer en gardant clos son casque médiéval.


Il intervient dans 12 albums sur les 38 étudiés (sans compter une apparition dans un cauchemar de Tif, dans le n°30), et ce en deux périodes :


-du n°4 au n° 13 (hormis le n°11).


-du n°32 au n° 35 (hormis le n°34).


Dirigeant l’organisation criminelle internationale de « la Main blanche », Choc agit le plus souvent avec l’aide de complices de plus faible envergure, qu’il n’a aucun scrupule à laisser tomber lorsque les choses tournent mal, ou pour garder la plus grosse part du butin. Il se plaint souvent de la nullité de ses sbires, mais n’agit seul que dans Les flèches de nulle part, où son identité n’apparaît qu’à la fin. Identité, le mot est lâché … qui est donc M. Choc ?


Nous avons vu précédemment que le bougre a été démasqué à au moins deux reprises, mais sans aucune conséquence pour lui. Les auteurs continueront donc à faire marner le lecteur, lui jouant parfois de mauvaises blagues, comme dans ce court récit en deux planches parues dans Spirou en 1976 (n°2001), intitulé « l’image de Choc ». On l’y découvre enfin tête nue, et même tout nu, puisqu’il s’agit d’une photo de bébé !


Criminel de haut vol, Choc agit pour l’argent, mais envisage aussi la domination politique, employant pour cela toutes les ressources de la technologie moderne et même ancienne (le géant Toar ou le savoir occulte des lamas Tibétains). Dans le grand combat, sa capacité à pénétrer et influencer les rêves des autres lui permet de soumettre le gouvernement français. Bien plus tard (Choc 235), c’est carrément à la domination du Monde qu’il prétend, en planifiant une guerre planétaire depuis une petite île dont il est le maître absolu.


Comme nos héros, c’est en fin de carrière que Choc s’intéresse aux femmes : on peut citer la redoutable Jade (Traitement de Choc) ou la perfide Gina, avec laquelle il ne fait pas que parler boulot.


Choc disparaît pour la dernière fois dans l’explosion de son canot à moteur (n°35 : dans les griffes de la Main blanche), ce qui ne convainc guère, tant ce génie du Mal excelle à échapper aux coups les plus durs. Pourtant, c’est bien dans cet opus qu’il termine sa carrière : poursuivi par la vindicte d’une coalition mafieuse, réfugié au fin fond de la jungle asiatique dans une « cité des voleurs » caricaturale, Choc n’est plus qu’un vieux méchant fatigué et « has been ». A l’instar encore une fois de ses vieux ennemis, pour lesquels il éprouvait de l’estime, Choc appartient à une époque révolue, où la grande classe primait sur l’intérêt le plus sordide.


-Gina Felicita : (n°33 : Choc 235) jolie brune aux yeux bleus, originaire de Milan, se présente d’abord comme une étudiante aux pouvoirs médiumniques. En fait complice et maîtresse de Choc, elle va rouler nos héros dans la farine. Tondu, qui en pince pour elle malgré tout, fera tout pour la retrouver et l’utilisera afin de retrouver la piste du maléfique bonhomme. Après le numéro 35, la belle milanaise disparaît du paysage.


Conclusion : à nos chers disparus…


Même si leur épopée s’est officiellement éteinte, Tif et Tondu continuent à vivre dans les pages des vieux albums des collectionneurs, ou celles des rééditions de ces « intégrales » qui perpétuent la mémoire des vétérans de la BD. Les retrouver au mieux de leur forme, ou doutant d’eux-mêmes sur leurs vieux jours, reste un plaisir pour l’amateur éclairé. A vous, messieurs Tif, Tondu et Choc, à vos papas si talentueux, je resterai éternellement redevable de bien des bons moments. Merci, les gars…