samedi 24 janvier 2015
« Le Camp des Saints »
contre « Soumission » : deux romans sur la fin de l’Occident au
banc d’essai.
Les
auteurs.
A mon
extrême-droite : Jean Raspail, catholique traditionnel, patriote français
et européen, dans la lignée des « anticonformistes »
des années 1930 et des « hussards » d’après-guerre (Roger Nimier), né
en 1925 à Chemillé sur Dême (Indre et Loire). Journaliste et grand voyageur, il
publie son premier roman en 1952 (Terre
de Feu-Alaska). Près de quarante autres suivront, dont certains seront
adaptés au cinéma, à la télé ou en bandes dessinées. Ses idées politiques et
ses valeurs, notamment celles exprimées dans Le Camp des Saints (1973), lui ont valu un ostracisme médiatique
indéniable (assorti d’un procès de la LICRA en 2004), ce qui lui confère le
parfum sulfureux des auteurs « maudits » par la bien-pensance. Encore
faut-il avoir entendu parler de lui, ce qui est de moins en moins évident.
A ma droite…ou
ma gauche ? Non, pas vraiment. Au centre…heu, encore moins, enfin bref, en
face ou ailleurs : Michel Houellebecq, né en 1956 Saint-Pierre (île de la Réunion). Il
effectue un parcours d’étude assez tortueux : classe prépa parisienne,
institut d’agronomie, puis école de cinéma. Après une période de chômage, il
travaille dans l’informatique avant d’être embauché en 1990 comme adjoint
administratif. En 1994, il commence à se faire connaître avec l’Extension du domaine de la lutte, mais
ne connaît la gloire qu’à partir de 1998 grâce aux Particules élémentaires. Quatre autres romans ont suivi, dont Soumission (2015), dans lesquels Michel
Houellebecq s’est plu à développer son pessimisme, sa misogynie et son antihumanisme.
Quelques polémiques, notamment à propos de l’Islam, qualifiée par lui de
« religion la plus con » après les attentats du 11 septembre 2001,
ont renforcé son aura de nouvel auteur anticonformiste. A la différence de
Raspail, Houellebecq (qui ne se revendique d’aucune idéologie particulière)
bénéficie de toute l’indulgence du petit monde germanopratin. Il est aussi l’un
des auteurs français les plus connus et les plus publiés à l’étranger, en
particulier en Allemagne et au Japon.
Les
histoires :
Le
Camp des Saints se déroule plus ou moins dans le présent de
son année de publication, soit 1973. Une immense flotte transportant des
centaines de milliers de réfugiés misérables venus du delta du Gange (on sort
tout juste de la guerre indo-pakistanaise de 1971 et de la naissance chaotique
du Bangladesh) se dirige vers l’Europe après avoir contourné l’Afrique.
Un immense
mouvement de sympathie pour ces malheureux se développe dans les médias des
pays occidentaux, jouant sur la corde sensible du tiers-mondisme, de la
culpabilité et de la charité chrétienne de gauche, ce qui empêche toute
interception de la flotte. Mais aucun Etat n’accepte pour autant officiellement
de les accueillir ! L’armada misérable finit par s’échouer sur la côte
d’Azur, déclenchant un mouvement de panique dans la population locale qui fuit
vers le Nord. La France bascule par endroits dans le chaos, des loubards plus
ou moins politisés vont à la rencontre des migrants, en compagnie de quelques
bien-pensants de tout poil, pour « faire la révolution » avec eux. Le
gouvernement, après avoir donné l’ordre aux forces armées de contenir
l’invasion, finit par baisser les bras. Une poignée de braves (les
« saints » du titre) organisent un baroud d’honneur qui finit tragiquement
sous les bombes de l’aviation française. Partout ailleurs dans le monde
occidental, les immigrés non-européens (et les Noirs aux Etats-Unis) sortent de
leurs ghettos et envahissent les quartiers « blancs ». Toutes les
frontières s’ouvrent aux damnés de la Terre, et la civilisation occidentale
commence à disparaître dans un « métissage » aussi rapide que brutal,
porteur de multiples régressions culturelles et matérielles.
Soumission
se
déroule dans un futur proche, avec plus de précisions que le roman précédent,
qui se limitait à des allusions sans donner de noms de personnalités réelles.
Réélu face à Marine Le Pen en 2017, François Hollande laisse la France en
piteux état cinq ans plus tard. Aux présidentielles de 2022, la fille de
Jean-Marie affronte au 2e tour Mohammed Ben Abbes, candidat d’un
nouveau parti, « Fraternité musulmane ». Alors que le pays menace de
plonger dans la guerre civile entre djihadistes, identitaires et autres
factions, Ben Abbes obtient le soutien de tous les partis « républicains »
(UMP, PS et UDI) pour former une majorité et un gouvernement. Elu président,
Ben Abbes nomme Bayrou 1er Ministre et commence une islamisation en
douceur de la société, en s’appuyant sur l’Education et les affaires sociales.
Jugé européo et
libéralo-compatible, Ben Abbes rassure Bruxelles et les marchés. L’argent des
bailleurs de fonds du Golfe coule à flots, ce qui achète bien des
« consciences ». Les réseaux islamistes mettent de l’ordre dans les
banlieues, permettant une chute spectaculaire de la délinquance. Enfin, par le
renvoi des femmes à la maison, le chômage recule enfin de manière visible. Sous
l’impulsion de Ben Abbes, l’Union européenne se rapproche davantage de
l’Afrique du nord et du Moyen-Orient, dans la perspective d’une nouvelle
« mare nostrum » musulmane.
Tout cela est
suivi de plus ou moins loin par le regard du narrateur, un certain François,
professeur de fac égocentrique et déprimé chronique. Totalement passif, il
assiste à cette révolution silencieuse tout en se posant de grandes questions
spirituelles, entre deux séances de bouffe, de baise et de cuite. Acheté à son
tour par le nouveau système, qui lui apporte considération, argent et femmes,
François fait sa « soumission » (ce qui est le sens du mot
« Islam »).
Crédibilité
de l’hypothèse.
Le roman de Raspail
ayant aujourd’hui plus de quarante ans, il est facile de voir en quoi les faits
lui ont donné tort ou raison. De toute évidence, sa vision de navires-poubelles
chargés de misère humaine venant s’échouer sur nos côtes était assez
prophétique : nous y sommes !
Par contre, on
peut objecter que l’origine des migrants n’est pas celle qu’il avait envisagée,
que la réaction des autorités n’est pas aussi laxiste, et que la population
française elle-même montre depuis les années 1980, par la montée du vote FN ou
la revalorisation des identités locales, qu’elle n’est pas totalement disposée
à se laisser « bouffer ». Il
en est de même un peu partout en Europe, au grand dépit des bien-pensants
brocardés par Raspail. Toutefois, « l’invasion pacifique du
Tiers-Monde » a bel et bien lieu, même si elle se fait en douceur. Une
étude des Cahiers français
datant de 2000 révélait ainsi que 20% des moins de vingt ans, au sein de la
population totale de la métropole (Français et résidents étrangers confondus)
était d’origine non-européenne. Cette proportion s’élevait à 50% en région
parisienne. La montée des communautarismes, et la progression d’un islam assez
radical (que Raspail reconnaît ne pas avoir suffisamment anticipée, dans la
préface de son roman intitulée « Big Other ») confirme que
l’intégration de certaines vagues d’immigrants ne fonctionne plus. Peu à peu,
certains territoires changent de couleur et de religion.
Le roman de
Houellebecq est plus difficile à apprécier, car il se projette dans le futur.
Néanmoins, la stratégie déployée par Ben Abbes ressemble fortement à celles de
ces « islamistes modérés » qui sont devenus la coqueluche de certains
médias gauchisants ou des adeptes de la « laïcité positive ». L’entrisme
financier de nos « bons amis » du Qatar, des Emirats ou de l’Arabie
saoudite se déroule sous nos yeux depuis des années. La vision très sombre de
notre société consumériste, prête à tout pour garder ou retrouver son petit
confort des « trente glorieuses » est partagée par les deux auteurs.
L’aveuglement ou la manipulation des grands médias sont aussi évoqués comme
ressorts essentiels de la décadence de l’Occident. Les derniers évènements de
janvier 2015 auraient, d’après certains commentateurs, porté un coup sévère à
la « vision » de Houellebecq. On en reparlera dans 40 ans…
Si les deux
histoires, pour les nécessités de la démonstration, décrivent un processus trop
rapide pour être parfaitement crédible ou vraisemblable, elles n’en soulèvent
pas moins de vrais enjeux : l’Occident peut-il survivre à des vagues
d’immigration incessantes venues de régions du monde où l’on ne partage pas ses
valeurs ? Est-il capable de résister à la subversion interne de ces mêmes
valeurs par le développement d’une religion vigoureuse et militante, à savoir
l’Islam ? Les grandes marches citoyennes et les belles déclarations de nos
dirigeants ne répondent en rien à ces questions. Chacun à leur manière, Raspail
et Houellebecq nous donnent à réfléchir.
Style
et plaisir de lecture : Attention, avis
purement personnel !
Précisons que
ces deux livres sont les seuls que j’ai lus provenant de leurs auteurs. Je n’ai
été attiré par eux que par l’histoire qu’ils racontent et la polémique qu’ils
ont suscitée. Je ne suis pas non plus un « littéraire » dans l’âme,
et j’adhère à la phrase de Gabin qui, parlant des films, disait en substance :
« Un bon film, c’est d’abord une bonne histoire ». C’est vrai aussi à
mon sens pour les romans, qui doivent être évidemment bien écrits.
Avec Raspail,
disons-le tout de suite, je ne me suis pas ennuyé une seconde. L’auteur ne fait
pas de chichis, et ne cache pas ses idées derrière son petit doigt. Son
écriture est nerveuse, rageuse, vivante et percutante. Chaque page, ou presque,
bouscule le lecteur, le fait réfléchir, bouillir, rire ou pleurer. Pas de
description racoleuse pour autant. Raspail est un homme d’action autant que de
plume, il a le sens de l’épopée et du tragique. Il aime et déteste franchement,
tout en ayant une certaine finesse dans l’observation des hommes, quels qu’ils
soient. La décadence qu’il décrit le révulse, et appelle à l’action tout homme
ayant un peu de fierté. Les « Saints » qu’il décrit, que l’on partage
ou non leurs convictions, forcent le respect. On se dit quelque part que l’on
aimerait bien avoir leur force d’âme.
Rien de tel chez
Houellebecq. Un grand écrivain de toute évidence, sans doute plus subtilement
incisif que Raspail, et assez malin pour éviter d’afficher un quelconque
racisme. Mais un auteur à l’image de son temps et de son milieu parisien du
début du XXIe siècle : nombriliste, revenu de tout, fasciné par la
décadence, cherchant sur le tard une spiritualité qui lui échappe. François, le
personnage principal de Soumission, c’est
évidemment l’auteur lui-même, délabré au-dedans comme au-dehors, médiocre dans
ses aspirations. Il est à lui seul l’incarnation de la décadence de l’Occident,
du moins de ses élites. « Le poisson pourrit toujours par la tête »,
dit l’adage. Mais si Raspail laisse encore dans son récit une petite place à l’héroïsme,
rien de tel chez Houellebecq. Son champ de vision, au ras des pâquerettes
malgré les progrès médiatico-technologiques réalisés entre 1973 et 2015, ne
nous laisse rien entrevoir d’autre qu’une capitulation somme toute heureuse. Ce
qu’il adviendra des femmes insoumises, des Juifs, ou des athées, dans cette
Europe islamisée, n’a finalement aucun intérêt.
Plus gênant pour
le lecteur, ces digressions parfois interminables sur Huysmans (l’écrivain sur
lequel François a bâti toute sa carrière universitaire), ces méditations
creuses qui rompent le fil du récit, entrecoupé de scènes de bouffe et de cul
dignes de romans de gare. La décadence peut aussi être littéraire.
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