mardi 5 mars 2013

L'autre malbouffe



mardi 5 mars 2013

            L’autre malbouffe.

Il était une fois un pays où l’Etat avait décidé de créer, à ses frais, des restaurants dans chaque commune afin de nourrir, gratuitement, tous les enfants de 5 à 12 ans. La préparation des repas, le service et la surveillance étaient assurés par des agents publics. Mais pourquoi s’arrêter à 12 ans ? Les ados, en pleine croissance, avaient droit à une alimentation abondante, saine et équilibrée. On étendit donc l’accès aux restaus gratuits jusqu’à 16 ans, voire 18 ou plus dans bien des cas. Et les plus petits purent également y prétendre. Ce système était si important qu’on lui consacra tout un ministère, qualifié de « Restauration publique ».
Mais  certains se plaignaient de la monotonie des menus, de la rigidité du service, de la sévérité du personnel de surveillance qui avait tendance à exclure trop facilement les enquiquineurs. « Nourriture formatée », « sans souci réel des goûts des usagers » –on dit bientôt des « clients », pour faire comme dans les restaurants privés- tels étaient les reproches fréquemment entendus, bientôt repris en chœur par des spécialistes autoproclamés de l’alimentation des enfants et des adolescents. On montra du doigt ceux qui préparaient les assiettes et les surveillants de salle, accusés de dégoûter ces chers petits de la bonne chère et de mal servir ceux qui ne paraissaient pas apprécier les menus.
Le ministère de la Restauration publique fut rebaptisé « ministère de l’Education au goût », dont les titulaires successifs enfilèrent les réformes : on changeait les menus et les recettes tous les quatre matins, courant sans répit après les attentes des clients dont les plus braillards se plaignaient sans cesse de manger de la m… Une sorte de « nouvelle cuisine » fut appliquée, copiée plus ou moins mal sur des modèles gastronomiques étrangers, qui déconcertaient les préparateurs eux-mêmes. Les clients devenaient de plus en plus difficiles, ne finissaient pas leurs assiettes, cassaient parfois la vaisselle, se bagarraient entre eux dans les salles, agressaient les serveurs dont beaucoup déprimaient. Mais il n’était plus question d’exclure les trouble-fête ; le mot d’ordre était d’accueillir tout le monde et de convaincre chacun de manger « en fonction de ses besoins et de ses attentes ». Comme les budgets n’étaient pas extensibles à l’infini, on cachait derrière des intitulés ronflants une fort médiocre tambouille. Dans les faits, une majorité d’usagers-clients sortaient des restaus publics en ayant l’impression de n’avoir rien mangé. De plus en plus nombreux, les parents qui le pouvaient préféraient nourrir leurs enfants à la maison ou leur offrir un vrai restaurant, payant bien sûr, et qui filtrait ses entrées. A commencer par ceux-là mêmes qui avaient approuvé toutes réformes de « l’Education au goût ».
Dans les classements internationaux, les jeunes du pays apparaissaient de plus en plus mal alimentés, à tel point qu’un ministre fraîchement nommé, lui-même ancien préparateur d’assiette –mais qui avait assez peu fréquenté les salles de restaurant- finit par le reconnaître :
« Notre Education au goût est en crise, déclara-t-il, et il faut la refonder ! »
Tout le pays retint son souffle, attendant les grandes mesures qui ne manqueraient pas de suivre ces mâles paroles. Et bientôt, ce fut décidé, les choses allaient vraiment changer, tout irait mieux…le ministre avait fait un choix essentiel : les restaurants seraient ouverts plus longtemps !

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