Mardi
13 mars 2013
Remplissage par le
vide.
On ne se lasse jamais de l’infinie capacité de nos
médias télévisuels à « faire de l’info » avec du vent. Les
circonstances s’y prêtaient admirablement, il faut bien le reconnaître :
chose incroyable, il neige en hiver ! Et de surcroît, un pape est en cours
d’élection ! Là, tout patron de chaîne télé se frotte les mains :
pourvu que ça dure !
A preuve, le journal de 13h de France 2, hier :
28 mn sur la neige dans le nord-ouest, 5 mn sur le conclave de Rome, 5 mn sur
tout le reste (trois fois rien en fait : le Mali, la crise, que de trucs
sans intérêt…) Pour les chutes de neige, il suffit de recycler les commentaires
des intempéries précédentes : « les naufragés de la route »,
« la galère dans les transports en commun », « la colère des
voyageurs » : mais que font les pouvoirs publics ! Au Canada, ou
en Allemagne, ça ne se passe pas comme ça ! NB : dans ces pays un
tant soit peu civilisés, quand les autorités déconseillent de sortir, les gens
les écoutent (dingue, non ?) Grâce aux nouvelles technologies, on peut
même faire du remplissage sans se fouler. Le « must » consiste
désormais pour un journaliste à se balader sur les réseaux sociaux et à faire
le plein d’images plus ou moins passionnantes de voitures enneigées, de rames
de métro bondées, et surtout de commentaires d’une profondeur incroyable :
« marre de la neige ! », « trois heures qu’on est
bloqués ». Eventuellement, le reporter compensera sa ruse de feignant, qui
n’a pas envie d’aller se geler dehors pour des prunes, par un effort de
correction des fautes d’orthographe. Il serait fâcheux d’étaler au grand jour
le niveau pitoyable en ce domaine de la plupart des internautes frénétiques.
Pour le conclave, l’absence d’image est plus
gênante. Les points fixes sur la cheminée du poêle sacré, ça va bien un moment.
Alors, on invite des vaticanologues et autres experts en religion, qui vont
disserter pendant des plombes sur les formalités de l’élection, les fringues du
futur pape, et multiplier les pronostics, comme au tiercé. Et bien sûr, une
bonne dose de micro trottoir auprès des pèlerins qui avaient du temps et du
fric à perdre pour poireauter devant le Saint-Siège :
« qu’attendez-vous du futur pape ? », « qui aimeriez-vous
voir élu ? », etc…dans ce dernier thème, la bonne réponse attendue se
doit d’être politiquement correcte :
L’idéal, pour les progressistes de tout poil, serait
qu’un Africain, ou un latino-américain, voire un Asiatique vienne carrer ses
fesses sur le trône de Saint-Pierre. Comme Obama aux Etats-Unis, quel
symbole ! Que l’exotique de service puisse être un fieffé réac, un
corrompu de première ou un incapable n’a aucune importance…dans notre beau
monde médiatique, cela fait longtemps que le contenant prime sur le contenu.
Sauvez Daisy !
Le scandale de la viande frelatée et l’obsession de
la traçabilité produisent des effets indésirables. Dans le Sud-ouest d’hier, un petit article rapporte l’initiative d’un
patron de supermarché de Dordogne. Le brave homme a fait l’acquisition d’une
superbe vache, primée au dernier salon de l’agriculture. Elle s’appelle
–s’appelait ?- Daisy, et une photo la montrait toute fière avec ses
décorations, encadrée par ses éleveurs. Vous pourrez bientôt la manger, car sa
viande sera dans les rayons du supermarché à partir du 26 mars.
Je ne sais pas s’il est trop tard pour sauver Daisy,
mais je ne serais pas surpris si un comité se montait dans ce sens par un
groupe de lecteurs indignés. Ma mère, très émue, aurait volontiers adopté la
pauvre bête si elle en avait eu les moyens. Et je la comprends…c’est sympa, une
vache, pas plus con qu’un cheval, au moins aussi affectueux et fidèle, avec de
la mémoire et pas mal de courage. Lorsque l’animal porte un nom, qu’il a une
image, une histoire –ce dont rêvent les tenants d’une traçabilité impeccable-
il devient soudainement beaucoup plus difficile à tuer. Il cesse d’être du
« minerai de viande », selon le jargon des industriels de la bouffe.
En leur temps, les nazis l’avaient bien compris : pour que le génocide se
passe sans accroc, il fallait retirer aux Juifs leur humanité, adopter des
procédures et un langage techniques destinés à rendre la chose plus facile aux
bourreaux.
Si on veut que tout le monde devienne végétarien, il
suffit d’exiger qu’un amateur de viande qu’il abatte lui-même la bête qu’il
veut bouffer, façon Aïd el Kébir, à l’ancienne, avec du sang, des cris et des
larmes.
Ceux dont on ne doit pas prononcer le nom.
Dans sa dernière livraison, Marianne descend en flamme le bouquin de Laurent Oberthone, La France Orange mécanique. Pour ceux
qui l’ignorent, cet ouvrage serait devenu le livre de chevet de Marine Le Pen,
tant il servirait ses idées en appuyant l’idée qu’un racisme antifrançais
sévirait dans notre pays, avec la complicité des grands médias et d’une bonne
partie de la classe politique. Les voyous issus de l’immigration
africano-maghrébine, selon Oberthone, pourraient ainsi s’en donner à cœur joie
au détriment des malheureux autochtones rançonnés, brutalisés, voire violé(e)s.
Je n’ai pas lu l’ouvrage en question, mais cela
donne envie ! Tout comme la critique féroce de la dernière bio de Le Pen
père dans le même hebdo m’avait donné envie d’acheter le bouquin…ce que je n’ai
toujours pas fait d’ailleurs. Même s’il est probable que cette Orange mécanique là pousse le pépin un
peu loin, il n’empêche que certains faits donnent à réfléchir.
D’abord dans le traitement de la violence en
général : dans les établissements scolaires par exemple, les élèves les
plus violents bénéficient d’une bien plus grande mansuétude, pour ne que leurs
victimes. Celles-ci sont souvent incitées à changer d’établissement, tandis que
leurs persécuteurs peuvent y rester bien au chaud, avec une belle réputation de
caïd invincible.
Dans les années cinquante, dans le pensionnat
catholique privé où étudiait ma mère, l’une de ses condisciples, la meilleure
élève de la classe, issue d’une « bonne famille » du coin –donc
payant bien l’institution, fut virée sans ménagement pour « mauvais
esprit » : elle incitait ses camarades à faire des bêtises, tout en
se faisant elle-même très discrète.
Aujourd’hui, la pire des racailles peut ouvertement
agresser ses camarades, manquer de respect au personnel et ne rien
foutre : ses chances d’être exclu sont minimes –il ne faut laisser
personne au bord du chemin !- et si par malheur on ne peut faire
autrement, c’est au chef d’établissement de se décarcasser pour lui trouver un
autre bahut pas trop loin de chez lui.
Et l’immigration dans tout ça ?
Dans mon ancien établissement, il était d’usage de
censurer les noms des gamins qui passaient en conseil de discipline, pour ne
pas « stigmatiser » certains.
Dans le traitement d’une certaine info télévisuelle,
même topo : prenez les règlements de compte à Marseille de ces derniers
jours. Un jeune homme a été abattu en sortant de prison, deux autres se sont
fait descendre à la kalachnikov. Leurs noms ? Secret défense !
Pourtant, les « victimes » en question étaient majeures. Dans ces
cas-là, d’habitude, on ne fait pas de chichis. Il faut donc fouiller la presse
locale pour découvrir que le premier jeune homme, au casier long comme le bras,
s’appelait Aïssa Lanane. Et que l’un des deux autres était le petit frère d’un
certain Saïd, bien connu des services de police, comme on dit pudiquement.
Pas un mot non plus sur le caractère ethnique du
conflit en cours dans le milieu marseillais, où les vieux truands corses et les jeunes loups maghrébins règlent leurs comptes.
De quoi a-t-on peur, au juste ? Que le grand
troupeau des gens honnêtes se rebiffe ? Ce n’est pas en étouffant les
faits que l’on évite les amalgames ; c’est au contraire la meilleure
manière d’aviver les fantasmes.
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