lundi 18 juillet 2011

La Belle Verte.


lundi 18 juillet 2011

            La Belle Verte.

14 juillet 2012. Depuis la tribune dressée au bout des Champs Elysées, Eva Joly savoure son triomphe. Deux mois plus tôt, qui aurait pu prévoir la défaite catastrophique des deux partis dominants aux élections présidentielles et législatives ? Aucun institut de sondages n’avait laissé entrevoir ce face à face hallucinant du 2e tour des présidentielles : Eva Joly contre Marine Le Pen ! La France des Bobos contre celle des Beaufs, avait titré un célèbre hebdomadaire…La première disposant de bien davantage de complicités médiatiques et intellectuelles que la seconde, elle-même rongée par l’abstentionnisme, le combat fut sans autre suspense que celui entretenu par les vendeurs de papier et autres marchands d’angoisse.
            Plutôt verts que fascistes ! hurlèrent des cohortes de jeunes et moins jeunes manifestants dûment formatés par des décennies de « politiquement correct ». Tous les leaders souhaitant poursuivre une carrière politique après un tel séisme firent assaut d’écologisme. EELV vit affluer tous les opportunistes : Jean-Louis Borloo, Rama Yade, Manuel Valls, Harlem Désir, Jack Lang, NKM et NTM, les rescapés du Mitterrandisme, du chiraquisme et du sarkozysme, les déçus du CAC 40, les cocus de toutes les ruptures et les frustrés de la télé-réalité. Ils ne mourraient pas tous du ridicule, mais tous étaient frappés.
            Le parti écologiste EELV fut rebaptisé RER, Rassemblement de l’Espérance et du Renouveau, ce qui ne fit ricaner que les usagers des transports parisiens. La crise financière et morale gravissime qui touchait le pays permit au nouveau gouvernement de faire voter en urgence une nouvelle Constitution, et toute une batterie de mesures révolutionnaires qui allaient changer la face de l’Histoire de France.
            Du haut de sa tribune parée de guirlandes de fleurs, et des nouveaux drapeaux quadricolores (bleu-blanc-rouge-vert, en bandes horizontales) certifiés conforme par l’UE, la Juge Suprême Eva Joly –désignée pour dix ans par un Conseil des Sages nommé par ses soins, afin de rompre avec le populisme et la démagogie du système présidentiel précédent- a prononcé un long discours de sa voix aigrelette teintée d’un fort accent nordique. Ses yeux bleu acier pétillant derrière ses lunettes rouges, elle a contemplé l’interminable défilé des délégations citoyennes venues des quatre coins du pays et de l’outre-mer, formant un long serpent de couleurs chatoyantes tout au long des Champs-Elysées. Les fanfares de l’armée ont laissé place à des bandas, des joueurs de djembé, des danseuses orientales, des jongleurs et des acrobates.
            Pas de militaires, ni d’engins de mort, ni la moindre évocation nationale, porteuse de haine et de rejet de l’Autre. Les corporations d’artisans et de paysans bio (les éleveurs du Larzac très applaudis en tête du cortège), les groupes d’enfants et de seniors, les ensembles folkloriques de toutes les communautés de France offrent un nouveau visage de la Patrie des Droits de l’Homme, enfin digne des espérances que tous les progressistes du Monde ont placé en elle.
            Après un grand banquet républicain offert à tous (des produits simples, évidemment bio), du moins aux premiers arrivés, aura lieu à la nuit tombante, au pied de la Tour Eiffel, une fête grandiose. Pas de concert coûteux, ni de feux d’artifices ruineux pour le budget comme pour l’environnement. La Juge Suprême mettra symboliquement le feu à un grand mannequin d’osier symbolisant tous les Vices de l’Ancien Monde : le gaspillage, la haine, l’égoïsme, le nationalisme, etc…
            Puis, extinction des éclairages publics et tout le monde au lit. Les citoyens de la France nouvelle auront tout l’été pour s’habituer aux lois récemment votées. Ceux qui oseront encore partir en vacances en automobile découvriront les joies du litre d’essence à quatre euros, des péages généralisés (y compris sur les départementales) et des parkings inaccessibles car transformés en espaces verts. Ceux qui resteront chez eux dans des logements individuels verront débouler à l’improviste les « brigades vertes », chargées de contrôler la présence obligatoire de bacs à compost et de récupérateurs d’eau de pluie, tout comme le respect de l’interdiction totale des barbecues.
            Les heureux possesseurs d’un jardin se verront remettre un livret en papier recyclé les conseillant utilement sur la mise en place d’un potager, d’une éolienne ou d’un panneau solaire. Produire soi-même, et produire bio, sont les maîtres-mots du nouveau régime. Il est vrai que l’interdiction de l’agriculture industrielle et la fermeture des centrales nucléaires ont fait flamber les prix alimentaires comme ceux de l’énergie. Autant d’incitations à se conformer aux nouvelles lois.
            Hélas, la Juge Suprême et ses partisans doivent faire face à quelques résistances. Des individus égarés, voire quelques groupes constitués, osent encore utiliser des engrais chimiques, des pesticides, manger du bœuf, chasser, ou faire plus d’enfants que le seuil prévu par la Loi sur les Equilibres Naturels. Pour ceux-là, pas de peine de prison, synonyme de barbarie et d’aliénation. La Juge Suprême et le Grand Conseil ont prévu des sanctions proportionnelles et adaptées à leur crime : promenade encadrée dans les rues avec bonnets d’âne et écriteaux autour du cou (Je suis un ennemi du développement durable), travaux d’intérêt commun (replantation d’arbres dans les champs beaucerons laissés en friche, participation aux tâches agricoles –indispensable depuis l’abandon de l’agriculture mécanisée- remise en état des voies ferrées secondaires…) Un régime macrobiotique draconien et des horaires alourdis se chargeront d’éliminer naturellement les opposants les plus vigoureux, d’autant plus que seule la médecine par les plantes est désormais autorisée.
            Vivement Noël, pense la Juge Suprême, avec une pointe de nostalgie pour sa Norvège natale. Elle a hâte de voir les communautés de quartier et de villages se presser dans la froidure, emmitouflées dans des manteaux de laine faits main, autour des sapins communaux –les seuls autorisés- pour déguster un quart de vin chaud (et bio), recevoir une orange, une part de bûche glacée et un jouet en bois labellisé pour les enfants (deux maximum par foyer, conformément à la loi).
            Le Grand Soir est enfin arrivé. Bonne nuit les petits !

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